
Richard Cloutier
LES CARNETS NOIRS — Il y a une question qu’on me pose parfois à propos de la Chronique noire de Maisonneuve.
Est-ce que tu inventes vraiment tout ça — la corruption, les jeux clandestins, la police qui regarde ailleurs, les politiciens qui font affaire avec la pègre ?
Non. Je n’invente presque rien.
Je transpose.
Le vrai Montréal que j’ai mis dans Maisonneuve
Avant d’écrire le premier tome — avant même de poser le décor de Maisonneuve — j’ai plongé dans le Montréal de la première moitié du XXe siècle. Et ce que j’y ai trouvé m’a confirmé que la ville que j’avais en tête existait déjà. Qu’elle avait existé pour vrai. Qu’il suffisait de lui donner un autre nom.
Dans les années 1940 et 1950, Montréal atteint le sommet de son âge d’or comme capitale du divertissement. Sa vie nocturne déborde d’une telle effervescence que Lili St-Cyr, une célèbre effeuilleuse américaine établie en ville, affirme que chaque soirée apporte l’intensité d’un réveillon du Nouvel An à New York. Par millions, des touristes américains franchissent la frontière pour s’imprégner de cette métropole au charme français, volontiers surnommée le « petit Paris d’Amérique ». C’est cette ville-là que j’ai mise dans Maisonneuve. Pas exactement — mais presque.
Al Palmer et le journaliste qui n’avait peur de rien
C’est dans ce contexte que je suis tombé sur Al Palmer.
Al Palmer a été chroniqueur à la Montreal Gazette dans les années 40 et 50. Il a couvert la nuit montréalaise — les cabarets, les clubs, les effeuilleuses, les parieurs. Il a écrit Montreal Confidential en 1950, un livre qui documente avec une précision glaçante ce que tout le monde sait mais que personne n’écrit : Montréal est une ville ouverte.
Une ville ouverte — le terme est précis. Il désigne une ville où le crime organisé opère avec la tolérance explicite ou implicite des autorités. Où la police est soit corrompue soit paralysée. Où les politiciens, jusqu’aux plus hautes sphères de l’administration municipale, ont noué des liens d’intérêt mutuel avec la pègre.
Al Palmer ne se contente pas de décrire les néons et les danseuses. Il nomme les mécanismes. Il montre comment le glamour et le crime organisé vivent en symbiose parfaite — comment la fête débouche aisément sur la transgression dans une cité reconnue pour être une ville des plaisirs où la police est fort tolérante.
C’est exactement la Maisonneuve que j’écris depuis le tome 1 de la Chronique.
La corruption comme fondation
Ce qui m’a frappé en lisant Palmer — et les sources historiques sur cette période — c’est l’ampleur systémique de la chose. Ce n’est pas un policier corrompu ici, un politicien véreux là. C’est une infrastructure.
Montréal est alors un véritable carrefour des trafics d’alcool et de drogue. La prostitution et le jeu y ont atteint des proportions industrielles. Toute cette économie alimente un univers clandestin florissant, en parfaite symbiose avec le Montréal du divertissement — éclatant en surface, rongé jusque dans ses entrailles.
Et la police ? Des citoyens se mobilisent pour demander une enquête publique. Se serait-elle laissé corrompre par le crime organisé ? Ou plutôt les politiciens auraient-ils noué des liens d’intérêt mutuel avec la pègre ?
Quand j’écris à propos de Raymond D. York dans Plongeon dans l’abîme — le caïd du crime organisé que l’Unité des homicides tente d’épingler — je pense à ces mécanismes réels. York n’est pas une invention. Il est l’héritier fictif de quelque chose qui a vraiment existé.
Maisonneuve, la nuit
Ce qui distingue Maisonneuve de n’importe quelle autre ville fictive, c’est qu’elle porte cette mémoire. La mémoire de ce Montréal-là — celui des années 40-50 — survit dans ses nuits. Dans ses cabarets. Dans ses jeux clandestins. Dans la façon dont les policiers regardent ailleurs quand il le faut.
Maisonneuve n’est pas une ville qui a choisi la corruption. C’est une ville qui a été construite dessus. Couche par couche. Décennie par décennie.
Al Palmer l’aurait reconnue. Il aurait sorti son carnet.
Et il aurait eu beaucoup à écrire. D’ailleurs, dans un prochain billet, je vous parlerai davantage d’Al Palmer et de son roman Sugar-Puss on Dorchester Street, publié en 1950. C’est l’un des premiers romans noirs canadiens — et l’un des rares à capturer Montréal telle qu’elle était vraiment dans l’après-guerre.
Crédit photo : Archives de la Ville de Montréal. Cote : CA M001 VM097-Y-02-12A-P069. Licence Creative Commons Attribution.
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