La petite maison rose s’invite dans la Chronique noire de Maisonneuve

La petite maison rose s’invite dans la Chronique noire de Maisonneuve

LES CARNETS NOIRS — Si vous avez déjà emprunté l’autoroute 20 à proximité de l’échangeur Turcot, longé le canal de Lachine à vélo ou fait une pause sur la terrasse de la brasserie McAuslan pour prendre une bière fraîche sous les chauds rayons du soleil, vous avez assurément aperçu, au loin, une petite maison rose perchée sur une vieille structure industrielle. Il s’agit de la célèbre maison rose de la Canada Malting, dans Saint-Henri.

Aujourd’hui icônique, elle est apparue du jour au lendemain, en octobre 2019. En fait, un ancien poste de contrôle, tout en haut d’une tour de 45 mètres, a été peint en rose, puis il a été agrémenté de volets verts, de rideaux et d’un bac à fleurs. Dans le quartier, personne ne semble savoir qui se cache derrière cette installation. Mais voilà, la structure qui la porte menace de s’effondrer et le sort de la maison demeure dans le flou.

Un géant qui s’effondre

L’édifice de la Canada Malting a été construit en 1905 et est abandonné depuis une trentaine d’années. Un rapport d’ingénieur commandé par les propriétaires, reçu à la fin de septembre, a conclu à un risque d’effondrement. Une contre-expertise demandée par l’arrondissement du Sud-Ouest l’a confirmé. Une portion de la rue Saint-Ambroise est fermée depuis le 1er octobre, et la démolition partielle a commencé à la fin du mois d’octobre. Les travaux visent le bâtiment de neuf étages et sa façade de briques donnant sur la rue Saint-Ambroise.

Et la petite maison rose ? On dit qu’elle sera épargnée. La section qui la porte est préservée pour l’instant, tout comme les silos en terra cotta. Le consortium de propriétaires assure que la maisonnette fera partie du projet de 685 logements appelé La Malterie, qui prévoit 20 % de logements sociaux, des espaces communautaires et un accès rouvert au canal de Lachine. Mais le site change à vue d’œil et personne ne peut dire ce qui sera encore debout dans cinq ans.

Par contre, je peux vous confirmer une chose : cette maison va faire son apparition dans le tome 5 de ma Chronique noire de Maisonneuve, Nuit d’orage au déjà-vu, actuellement en rédaction. Un de mes personnages va assurément poser les yeux sur elle. C’est incontournable.

Ma Maisonneuve uchronique regorge d’édifices qui ont habité Montréal mais qui sont disparus au fil des ans. C’est l’essence de ma série : c’est ainsi que j’y mets de la couleur et que je la rends distinctive. J’aime donner des points de repère à mes lecteurs, pour qu’ils se disent : « Ah oui, je suis passé là il y a vingt ans, j’ai vu ça ! » Et là, les gens ne sont plus certains : est-ce toujours là ou non ? C’est la beauté de l’uchronie : le lecteur reconnaît ce qu’il croise, même quand la ville n’est pas tout à fait celle qu’il connaît.

Taïka Baillargeon, d’Héritage Montréal, le disait récemment à La Presse : « Les gens doivent pouvoir faire leur deuil. » Dans une uchronie, personne n’a à le faire.

Maisonneuve : un sanctuaire de lieux disparus

La petite maison rose sera en bonne compagnie dans ma Chronique noire de Maisonneuve. Plusieurs autres lieux qui habitent ma série n’existent plus dans le vrai Montréal.

L’hôtel Queen’s. C’est là que s’amorce le tome 1 de la série, La pluie tombait et la débâcle s’est amorcée. Le fiscaliste Joey Steltzer est un habitué et fréquente le bar presque tous les soirs, au point de ne plus avoir à passer sa commande, le personnel connaissant ses préférences. « L’hôtel Queen’s se dresse sur la rue Peel à l’intersection de la rue Saint-Jacques, à cheval entre le quartier des affaires qui s’amorce dans le secteur du Vieux-Port et le centre-ville. Inauguré en 1893, le confortable établissement est reconnaissable à la majestueuse enseigne installée sur son toit qui affiche son nom en lettres rouges. »

Dans le tome 1, tandis qu’une crise du verglas s’amorce et n’a pas encore paralysé la ville, j’évoque « la façade de l’hôtel Queen’s, avec son élégant revêtement original en pierre de taille de grès rouge qu’on a peine à reconnaître en raison de la couche de frimas qui est posée par-dessus. »

Le véritable hôtel a été construit au début des années 1890 et comptait à l’origine une centaine de chambres, puis jusqu’à 400 après plusieurs agrandissements. Quand le centre-ville s’est déplacé vers le nord, il n’a plus attiré assez de clients pour être rentable. Il est resté à l’abandon près de dix ans, malgré les efforts d’Héritage Montréal, puis s’est partiellement effondré en 1988, ce qui a précipité sa démolition. Vous voyez le parallèle avec la Canada Malting ?

Le motel Raphaël. Dans mes romans, il sert de repaire à Jim Feinberg, un boxeur qui trafique la cocaïne pour le compte du banquier Raymond D. York, le grand criminel de ma série. « Construit pendant le boom hôtelier de l’après-guerre, le motel répondait initialement aux besoins des vacanciers transitant par l’ouest de l’île de Montréal pour rejoindre l’Ontario. Mais l’endroit est tombé en désuétude depuis longtemps. », comme je l’explique dans le tome 2 : L’étreinte des naufrageurs, alors que des enquêteurs de l’Unité des homicides s’y rendent dans le cadre d’une enquête.

La réalité a suivi le même chemin. Situé sur le boulevard Sainte-Anne-de-Bellevue, près de l’autoroute 20, le vrai motel comptait 75 chambres, une enseigne tape-à-l’œil, un restaurant et une piscine. Il a connu sa grande popularité des années 1960 à 1980, avant de glisser vers la déchéance : lieu de rendez-vous de prostituées et de trafiquants, il a fermé en 2009. Un incendie a ravagé le bâtiment désaffecté en août 2011, et ses restes ont été rasés à partir de 2016. Un groupe indie-folk montréalais a même pris son nom, et lui a rendu hommage à l’annonce de la démolition.

L’hôtel Laurentien. Dans le vrai Montréal, l’établissement a été inauguré en 1948 sur le boulevard Dorchester (devenu René-Lévesque), face à la place Dominion, avec plus de mille chambres, puis démoli en 1978. Dans ma Maisonneuve, il a survécu. « Cet hôtel fut le plus grand de la ville de Maisonneuve au moment de son inauguration en 1948, avec plus de 1000 chambres. Le bâtiment de 20 étages qui forme une sorte de pyramide de type Art déco […] a été converti en tour de bureaux en 1978. », comme je l’écris dans le tome 3, Plongeon dans l’abîme.

Il abrite l’Institut Laurentien, dont Raymond D. York est le fondateur. Et c’est par pure ironie qu’il y loue un local : le nom de l’ancien hôtel ayant inspiré celui de son organisme. Dans le tome 3, justement, des événements particulièrement tragiques s’y déroulent.

La tour Drummond. Voici comment je la décris dans mes romans : « Alors considéré comme un immeuble luxueux, le Drummond Court Building disposait même à l’époque d’une piscine sur le toit pour le loisir des locataires des 108 appartements allant de 3 à 13 pièces. »

La vraie tour avait 10 étages et a été construite en 1924 sur la rue Drummond. En 1956, la Ville a lancé un appel d’offres pour percer un tunnel à travers son rez-de-chaussée afin de prolonger le boulevard de Maisonneuve, puis l’immeuble a été vendu aux enchères. Le nouveau propriétaire a réduit la taille des unités pour en compter 288, et l’immeuble s’est dégradé. Il a été démoli en 2000.

Dans mon univers, la tour est toujours debout, et elle est devenue un piège à incendie : « La tour Drummond est maintenant connue dans les milieux underground comme une sorte de havre accommodant une faune bigarrée de laissés-pour-compte, de marginaux et de fugueurs. » Elle abrite aussi le Fairmount’s Boxing Club, le cabaret Monaco et la discothèque Le Speakeasy, et Normand Laurier, le bras droit de Raymond D. York, y occupe un appartement. La photo de la tour Drummond illustre la couverture du tome 4, La bête prise en cage. C’est moi qui ai pris la photo alors que j’étais encore adolescent. Comme quoi ce n’est pas d’hier que cet endroit me fascine.

Le pavillon de l’île Sainte-Hélène. Ce lieu est toujours debout sous le pont Jacques-Cartier et son histoire réelle est étonnante. Construit entre 1927 et 1931 dans le style Art déco, il devait à l’origine abriter un casino. Le clergé y a mis son veto, les salles de bal et d’exposition qui ont suivi n’ont jamais été terminées, et l’Armée canadienne en a fait un entrepôt jusqu’au début des années 1950. Dans ma Maisonneuve, il a trouvé sa vocation : « Situé sur l’île Sainte-Hélène, à mi-chemin entre l’île de Montréal et sa Rive-Sud, l’élégant édifice de style Art déco composé de dalles et de murs de béton, le Pavillon est construit directement à flanc de roc. Il comporte deux sous-sols, un rez-de-chaussée, et une mezzanine qui accueille sa salle de bal, dans laquelle la firme Uppercut présente sa série de galas de boxe mensuels. »

Dans ma série policière, sa salle de bal, qui devait justement héberger un casino, peut accueillir jusqu’à 6 000 personnes, et un peu plus de 5 000 les soirs de combat. C’est ce que le pavillon aurait pu devenir.

Garder vivants les lieux iconiques de Montréal

Un bâtiment démoli n’est pas seulement un tas de briques en moins. C’est un morceau de mémoire qui disparaît, des gens qui y sont passés, des histoires qui s’y sont déroulées. L’uchronie me permet de les garder debout. Dans ma Maisonneuve, les autos continuent de franchir le tunnel creusé dans le rez-de-chaussée de la tour Drummond. L’enseigne géante de l’hôtel Queen’s brille toujours en rouge au-dessus de la rue, et personne n’a eu à choisir entre la sécurité et le patrimoine.

La réalité n’a pas ce luxe. Alors je suis curieux de voir ce qu’il adviendra de la petite maison rose, et de la manière dont je la ferai vivre dans le tome 5 de ma série.

(Photo : Richard Cloutier)

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