
Richard Cloutier
LES CARNETS NOIRS — Il y a un endroit à Montréal où tout a commencé. L’escalier de l’escarpement sur le versant est du Mont-Royal avec ses 256 marches. Pas l’escalier touristique — celui qu’on grimpe le midi en silence, les poumons qui brûlent un peu en raison de la montée qui est assez raide et gagne environ 30 à 40 mètres de dénivelé en quelques minutes, avec la ville qui s’étend en bas.
On montait cet escalier plusieurs fois par semaine. On marchait jusqu’au Chalet du Mont-Royal sur le Belvédère Kondiaronk qui surplombe la ville. On parlait de tout. De projets, de défis, de ces rêves qu’on n’ose pas encore appeler par leur nom parce que les nommer, ça les rend réels — et le réel fait peur.
Mon amie avançait malgré tout. Elle composait. Elle écrivait. Elle créait. Elle avait des défis qui auraient découragé n’importe qui — des obstacles liés à l’immigration, des incertitudes, des vents contraires. Elle les traversait quand même. Musicienne, elle a enregistré un album. Autrice, créatrice, elle a ensuite publié un livre pour enfants avec son père illustrateur. Plus tard, elle a même créé une comédie musicale inspirée de ses expériences (et de ses mésaventures) liées à l’immigration.
Moi, j’avais derrière moi des biographies publiées chez Lidec, des nouvelles parues dans des magazines, des années de journalisme. Mais ma série de romans noirs — celle que j’avais dans la tête depuis longtemps — restait dans la tête. Je la remettais à demain. À après. À quand les conditions seraient parfaites.
Les conditions ne sont jamais parfaites.
Ce que j’ai appris dans ces marches, c’est simple et brutal à la fois : les rêves se réalisent quand on arrête de les remettre. Pas quand on a le temps. Pas quand les obstacles disparaissent. Maintenant.
J’ai fini par écrire les deux premiers romans de la Chronique noire de Maisonneuve.
Maisonneuve est une ville fictive née d’une uchronie fascinante — en 1918, dans ma version de l’histoire, c’est Maisonneuve qui a annexé Montréal, et non l’inverse. Une métropole qui ressemble à Montréal, mais qui a choisi son propre destin. Sombre. Corrompue. Fascinante.
Les personnages qui peuplent ses rues — Catherine Langevin, François Deslauriers, Buck McNish, Normand Laurier, Patsy Noro, Lemmy T. Stone, Rocky Adams — existaient dans mes carnets depuis des années, dans des histoires séparées. Ces marches m’ont donné le coup de pied dont j’avais besoin pour les réunir.
Quatre tomes plus tard, la série existe. Elle a ses lecteurs, ses salons, son atmosphère.
Et quelque part, mon amie continue d’avancer. Elle est aujourd’hui citoyenne canadienne. Sa comédie musicale Un pays pour un autre parle d’immigration et de résilience — comme toutes les bonnes histoires. Son album Ma vie comme une scène est disponible sur Spotify.
Je lui dois beaucoup. Je lui dois Maisonneuve.
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Photo : L’escalier de l’escarpement. (Crédit : Yanik Crépeau, sous licence Creative Commons)
