
Richard Cloutier
LES CARNETS NOIRS — Il y a un angle du boulevard René-Lévesque Ouest, à l’intersection de la rue Peel, où se dresse aujourd’hui l’Édifice La Laurentienne — une tour de bureaux de 27 étages construite dans les années 1980. Sobre. Fonctionnelle. Sans mémoire visible.
Mais si vous regardez des photos de cet angle dans les années 1950, 1960 et 1970, vous verrez autre chose. L’Hôtel Laurentien. Un bâtiment de 21 étages en forme de pyramide Art déco, avec ses briques de grès chamois graduellement en retrait, assis sur un socle de granit gris. 1 100 chambres. Construit en 1948 selon les plans de l’architecte Charles Davis Goodman. L’un des plus grands hôtels de Montréal à l’époque de son inauguration.
Il a été démoli en 1978. À l’époque, c’était le plus grand hôtel jamais démoli au Canada.
Dans Maisonneuve, il n’a pas été démoli.
C’est ça, l’uchronie dans sa forme la plus concrète. Pas seulement une grande question historique — qui a annexé qui en 1918 — mais aussi ces milliers de petites décisions qui changent quand l’histoire bifurque. Dans ma ville fictive qui sert de cadre à la Chronique noire de Maisonneuve, l’Hôtel Laurentien a été converti en tour de bureaux en 1978 au lieu d’être rasé. Ses murs de grès chamois sont toujours là. Sa pyramide Art déco domine toujours l’angle de la rue Peel et du boulevard René-Lévesque Ouest.
Et dans ces murs, un locataire particulier : l’Institut économique laurentien.
L’Institut est dirigé par Pierre Fuller. Il organise des événements pour l’industrie financière, incluant des conférences au bénéfice des gens d’affaires et des acteurs de l’économie. En façade, c’est une organisation respectable. En coulisses, c’est autre chose — un boy’s club de gens riches et influents, qui se réunissent lors de soirées privées où tous les excès seraient permis, orchestrées par Fuller au bénéfice de son patron.
Ce patron, c’est Raymond D. York. Le grand méchant de la Chronique noire de Maisonneuve. Il loue le local de l’Institut dans cet immeuble par pure ironie — le nom de l’ancien hôtel a directement inspiré celui de son organisme. Il l’a décidé un jour qu’il traversait le Square Dominion, situé en face, et qu’il a levé les yeux sur les façades.
Dans le tome 3 de la Chronique, Plongeon dans l’abîme, une série de meurtres se déroule dans ce bâtiment. Les enquêteurs de l’Unité des homicides obtiennent le témoignage de jeunes victimes des habitués de ces soirées confidentielles. Les policiers tentent alors de pénétrer dans un monde fermé, opaque, protégé par l’argent et les connexions. Et certaines personnes n’en sortent pas indemnes.
Ce type de détail — un bâtiment réel, une histoire vraie, une destruction réelle que j’efface dans ma fiction — est au cœur de ce qui fait Maisonneuve. Je n’invente pas une ville de toutes pièces. Je prends Montréal, je change quelques décisions, et je laisse les conséquences se déployer.
L’Hôtel Laurentien a été inauguré le 20 mars 1948 en présence du maire Camillien Houde et de l’archevêque Joseph Charbonneau. Dans mon roman, il est toujours debout. Ses couloirs ont servi à des milliers de clients ordinaires pendant trente ans — et dans les décennies suivantes, à des gens beaucoup moins ordinaires.
C’est la ville que j’ai choisie. Celle qui garde ce que l’histoire a effacé.
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Photo : L’Hôtel Laurentien en construction, le 20 juillet 1947. Crédit photo : Conrad Poirier — Ce fichier a été numérisé et gracieusement téléversé dans Wikimedia Commons avec l’autorisation et la collaboration de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Wikimédia Canada dans le cadre du Projet Poirier. Sous licence Creative Commons.

Une réflexion au sujet de « L’Hôtel Laurentien — ce que Montréal a démoli, ce que Maisonneuve a gardé »