
Richard Cloutier
LES CARNETS NOIRS — Il y a des rendez-vous qu’on ne manque jamais. Pour moi, l’exposition World Press Photo, présentée chaque année à Montréal, en fait partie.
Je m’y rends chaque année, presque comme un rituel. Et chaque année, j’en ressors bouleversé, habité par les images, les regards, les histoires qui s’y trouvent. Ce n’est jamais une visite facile, mais c’est une visite nécessaire.
L’exposition sait doser la lumière et l’ombre. Elle nous plonge dans des drames humains d’une intensité rare, mais elle nous offre aussi, parfois, des instants de grâce au milieu du chaos. L’amalgame de ces deux registres me marque toujours, car cela rejoint directement ce que je cherche à faire dans mes romans : creuser la douleur avec honnêteté, sans jamais renoncer complètement à la lumière.
Des regards qui disent tout
Parmi les photographies exposées il y a deux ans, une image tendre m’est restée en tête : celle d’un couple dont les regards suffisent à raconter toute l’histoire. On y devine un amour immense, presque palpable, alors même que l’homme s’apprête à partir pour la guerre. Ils savent tous les deux qu’ils ne se reverront sans doute jamais. Et pourtant, dans cet instant suspendu, on ne perçoit rien d’autre qu’une immense tendresse.
À l’opposé, une autre photographie de la présente édition m’a complètement anéanti. On y voit un homme debout devant un immeuble en flammes, le téléphone à l’oreille. Son regard, son attitude, tout en lui traduit un désespoir et une impuissance absolus. Au bout du fil, sa femme, prisonnière de l’immeuble, sait qu’elle va périr. Lui aussi le sait. Il n’y a rien qu’il puisse faire, sinon rester en ligne avec elle jusqu’au bout.
C’est ce genre d’image qui, chaque année, me rappelle pourquoi je reviens : parce que la photographie de presse, au même titre que la littérature, a le pouvoir de capter ce qu’il y a de plus brut et de plus vrai dans l’expérience humaine.
C’est précisément ce que j’essaie de faire dans mes romans : construire des scènes suffisamment intenses pour que le lecteur ressente, l’espace de quelques pages, ce que ressentent mes personnages. Non pas pour le sensationnalisme, mais pour donner une véritable profondeur psychologique à des personnages qui, sans ces moments de rupture, resteraient en surface.
Voici trois extraits de scènes tirés de mes écrits qui illustrent cette démarche, bien que je ne puisse citer ici qu’une fraction de l’émotion évoquée.
Le premier concerne Moe Woodland, le riche entrepreneur brassicole de La Chronique noire de Maisonneuve, que l’on retrouve notamment dans Plongeon dans l’abîme (tome 3), dont l’édition revue et augmentée paraîtra d’ailleurs cet automne. Écrasé dans sa bergère, un verre à la main, Moe Woodland songe avec douleur à Donna, son premier amour, disparue de sa vie depuis des années. Il ne sait pas ce qu’elle est devenue, ignore en fait qu’elle est morte, et ne le saura jamais : « Cela fait des années qu’il n’a pas revu Donna. Néanmoins, il sait bien qu’il se tracassera à son sujet sa vie durant, puisqu’elle était ni plus ni moins que son véritable premier amour. […] Il se laisse brièvement aller à évaluer ses possibilités de la revoir un jour, d’effacer leurs passés respectifs afin de tout recommencer, puis juge ses chances nulles. »
Le deuxième exemple met en scène le banquier Lemmy T. Stone. Dans L’étreinte des naufrageurs (tome 2), on le voit s’effondrer au sol de son appartement, terrassé par les effets d’une combinaison de drogue et d’alcool, mais surtout par une détermination glaçante : celle d’en finir. « Sans attendre, une troisième secousse le saisit pour ne plus le lâcher. Ses doigts rendus difformes, étirés par l’effort et la douleur, balayent maladroitement l’air. […] Étranglé par le mal, abruti par la surconsommation d’alcool et de cocaïne des dernières heures, ainsi que par l’insuffisance de sommeil et de nourriture, Stone se met à haleter encore plus fort. Puis, incapable de conserver son équilibre plus longtemps, il s’affaisse. »
Le troisième exemple touche Stephen Adams, dans La bête prise en cage, le tome 4 de la série. Le chef des placements de la York Investment Securities revit le drame ayant conditionné le reste de sa vie au moment où il se retrouve, des années plus tard, en compagnie de l’homme qui conduisait la voiture lors de l’accident ayant emporté son amour de jeunesse. Un événement dont il aura toujours assimilé les circonstances à une forme de trahison : « Peut-être qu’autrement, Adams et Devante Peterson seraient parvenus à échanger quelques mots… Peut-être que l’un d’eux se serait même décidé à crever l’abcès et à parler franchement de ce drame qui les a séparés il y a 15 ans, alors qu’ils étaient comme de véritables frères l’un pour l’autre. Ils ont plutôt souffert en silence en subissant chacune des paroles de la chanson de REM Never let me down again, diffusée par la radio, comme si elles avaient été choisies expressément pour illustrer la soirée où Sarah Lessard est morte. »
… Mais aussi des éclats de lumière
Comme le World Press Photo sait aussi capter des instants de grâce au cœur du chaos, j’essaie moi aussi, dans mes écrits, de ménager des moments de pure lumière, même dans les contextes les plus précaires.
C’est le cas dans mon roman pour lecteurs avertis Angoisses et vertiges au Mexique, alors que la journaliste Justina et le jeune enfant Abelardo, malgré la précarité extrême de leur situation, vivent un moment de liesse alors qu’ils fuient à bord de La Bestia, le Tren de la Muerte, ce train de marchandises que des milliers de migrants empruntent clandestinement pour traverser le Mexique : « Elle est accueillie par Abelardo qui lui saute littéralement dans les bras, au risque de la faire tomber. Leur visage est trempé de larmes, et ils s’enlacent avec émotion, cherchant à se réconforter l’un l’autre. Ils retrouvent rapidement leur place sur le morceau de mousse, avec Hector assis près d’eux. Abelardo se presse avec force contre l’abdomen de Justina, la tête posée sur son épaule, et rayonne de bonheur. »
Un instant de tendresse pure, semblable à celui du couple photographié avant le départ pour la guerre. La précarité et le danger ne disparaissent pas, mais l’amour, lui, résiste.
Je crois que c’est ce mélange qui me touche autant chaque année au World Press Photo, et c’est aussi ce que je cherche instinctivement à reproduire dans mes romans : des drames intenses, portés avec honnêteté, mais jamais sans un espace, si petit soit-il, pour la tendresse et la lumière.
Si vous en avez l’occasion, je vous invite fortement à visiter l’exposition à Montréal (jusqu’au 12 octobre). C’est une expérience qui, chaque fois, me rappelle pourquoi j’écris ce que j’écris.
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