
Richard Cloutier
LES CARNETS NOIRS — Il y a des dates qui ne disent rien au grand public mais qui, pour un journaliste financier, demeurent significatives. Le 15 juillet 2008 est l’une d’elles. Bien sûr, quand on pense à la crise de 2008, le 15 juillet n’est pas la date que retient l’histoire, qui focalise plutôt sur le 15 septembre en raison du destin que connaît Lehman Brothers ce jour-là. Mais le 15 juillet est néanmoins le jour où la panique a cessé d’être une rumeur pour devenir un fait établi.
Aux États-Unis, ce jour-là, la panique montait ouvertement. Quelques jours plus tôt, le 11 juillet, les régulateurs américains avaient fermé IndyMac Bank, l’un des plus gros prêteurs hypothécaires du pays. Des clients faisaient la file devant les succursales sous la surveillance de la police pour retirer leur argent. Le week-end du 13 juillet, le Trésor américain et la Réserve fédérale (Fed) annonçaient un plan de soutien d’urgence pour empêcher l’effondrement de Fanny May et Freddie Mac, les deux géants qui garantissaient à eux seuls près de la moitié des prêts hypothécaires du pays. Un ancien économiste en chef de Goldman Sachs, Henry Kaufman, déclarait alors sur ABC News : « Ce sont des temps très périlleux — plus sérieux que les événements qui ont mené à l’effondrement de Bear Stearns », survenu quelques mois plus tôt.
Mais on aurait tort de croire que le Québec et le Canada ont regardé cette panique se dérouler de loin, bien à l’abri. Comme vous le savez, ici aussi, la crise a eu sa propre version, plus discrète mais tout aussi révélatrice : l’effondrement du marché du papier commercial adossé à des actifs, le fameux PCAA. Environ 32 milliards de dollars (G$) de papiers commerciaux non bancaires, détenus principalement par la Caisse de dépôt et placement du Québec, le Mouvement Desjardins, la Banque Nationale et Investissements PSP, ont vu leur valeur comptable s’effondrer d’un coup, jusqu’à ce que leurs détenteurs s’entendent sur une façon ordonnée de récupérer leur mise.
Dix ans plus tard, en 2018, La Presse a consacré un dossier rétrospectif à cette crise, où les principaux artisans du sauvetage sont revenus sur l’ampleur du risque qu’on avait frôlé. Monique Jérôme-Forget, ministre québécoise des Finances de l’époque, y confiait avec le recul : « On n’aurait pas pu permettre à une institution comme la Caisse de dépôt d’être, au fond, un Lehman Brothers québécois. » Son gouvernement s’est impliqué directement dans le sauvetage du PCAA en offrant plus d’un milliard de dollars en garanties financières.
Ce dénouement, on le doit en bonne partie à la collaboration entre Henri-Paul Rousseau, alors président de la Caisse de dépôt, et Mark Carney, gouverneur de la Banque du Canada à l’époque. Le Devoir, dans un article publié en avril 2025, rappelle des propos que Jérôme-Forget avait tenus peu avant sur les ondes de Radio-Canada : quand elle était au téléphone à négocier, c’est Mark Carney qui servait d’intermédiaire auprès du premier ministre Stephen Harper, ce dernier n’étant pas particulièrement chaud à régler le problème. Une réglementation bancaire historiquement plus stricte qu’aux États-Unis a aussi permis au Canada de traverser la tempête sans la vague de faillites bancaires observée au sud de la frontière, même si, comme le souligne Le Devoir, le pays n’y a pas non plus totalement échappé.
On était encore deux mois avant la faillite spectaculaire de Lehman Brothers, le 15 septembre 2008, celle que tout le monde retient. Mais au milieu de juillet 2008, autant à Wall Street qu’à Bay Streeet et sur la rue Saint-Jacques, c’est déjà le moment où le système commence à craquer ouvertement, où les mots rassurants des dirigeants ne suffisent plus à convaincre totalement les marchés.
Les journalistes financiers voyaient d’ailleurs les chiffres évoluer en temps réel, et ils ne cessaient d’être révisés à la hausse. En avril 2008, le Fonds monétaire international (FMI) estimait le coût global de la crise à 945 G$. En octobre de la même année, cette estimation grimpait à 1 400 G$. Puis, dans son rapport sur la stabilité financière mondiale publié en janvier 2009, le FMI portait le chiffre à 2 200 G$ de pertes pour les seules banques. L’OCDE, de son côté, avait avancé une estimation plus prudente de 422 G$ en avril 2008, un chiffre qui donne une idée de la vitesse à laquelle la situation s’est détériorée dans les mois suivants.
Les conséquences humaines ont suivi la même courbe. Selon l’Organisation internationale du travail, la crise menaçait de faire perdre environ 20 millions d’emplois dans le monde d’ici la fin de 2009, portant le nombre total de chômeurs à environ 200 millions de personnes. L’OCDE, dans ses propres projections de novembre 2008, prévoyait que le nombre de chômeurs dans ses pays membres passerait de 34 millions à l’automne 2008 à 42 millions en 2010. Aux États-Unis, entre décembre 2007 et janvier 2009, environ 3,6 millions d’emplois avaient déjà disparu. Des millions de ménages américains, incapables de faire face à la hausse de leurs mensualités après le relèvement des taux directeurs de la Fed entre 2004 et 2006, ont perdu leur maison, ce qui a accéléré encore davantage la chute des prix de l’immobilier.
Pendant que le système s’effondrait, les bonus continuaient
Voici néanmoins la partie qui a profondément marqué de nombreux esprits, et pour cause.
Pendant que des millions de personnes perdaient leur emploi et leur maison, et que les contribuables injectaient des centaines de milliards de dollars pour maintenir les grandes institutions financières à flot par le biais du programme TARP, une bonne partie de Wall Street continuait à se verser des bonus.
Le bureau du procureur général de l’État de New York, dirigé à l’époque par Andrew Cuomo, a mené une enquête sur ces pratiques. Les résultats ont été publiés le 30 juillet 2009 dans un rapport intitulé No Rhyme or Reason: The « Heads I Win, Tails You Lose » Bank Bonus Culture [« Aucune logique : la culture du bonus bancaire où pile je gagne, face tu perds », en français]. Les chiffres qu’elle contient ne manquent pas de surprendre. Goldman Sachs, qui a reçu 10 milliards de dollars d’aide fédérale, a versé 4,8 G$ en bonus, soit plus du double de son bénéfice net de l’année. Morgan Stanley, avec 10 G$ d’aide reçue, a distribué 4,475 G$ en bonus, soit près de trois fois son bénéfice net. JPMorgan Chase a versé 8,69 G$ en bonus après avoir reçu 25 G$ d’aide gouvernementale.
On évoque aussi les cas de Citigroup et Merrill Lynch, qui ont cumulé 54 G$ de pertes cette année-là. Elles ont reçu 55 G$ d’aide et versé, à elles deux, 9 G$ en bonus. Merrill Lynch aurait même précipité le versement de ses bonus, soit 3,6 G$, dont 696 primes d’au moins un million chacun, tout juste avant l’annonce d’une perte trimestrielle de plus de 15 G$, et juste avant d’être rachetée par Bank of America. Le rapport de Cuomo résume ainsi la logique observée : quand les banques allaient bien, leurs employés étaient bien payés. Quand les banques allaient mal, leurs employés étaient bien payés. Et quand les banques allaient très mal, au point d’être renflouées par les contribuables, leurs employés étaient encore bien payés.
Rétrospectivement, certaines institutions ont néanmoins fait preuve de plus de retenue. C’est le cas de State Street et Bank of New York Mellon, notamment, qui ont versé des bonus nettement inférieurs à leurs profits selon les informations disponibles. Toutefois, l’image qui a marqué l’imaginaire est celle d’un secteur qui a largement échappé aux conséquences qu’il avait lui-même provoquées.
La situation a incidemment entraîné de nombreux changements. Après la crise, les grandes puissances économiques ont mis en place, par étapes, un nouvel encadrement du secteur financier. Aux États-Unis, la loi Dodd-Frank, adoptée en 2010 sous l’administration de Barack Obama, a resserré la surveillance des grandes banques et limité leur capacité à spéculer avec leurs fonds propres. Sur le plan international, le Comité de Bâle sur le contrôle bancaire — l’organe technique hébergé à la Banque des règlements internationaux — a négocié les accords dits de Bâle III, qui imposent aux banques de détenir davantage de capital pour absorber les pertes futures et de respecter de nouvelles normes de liquidité. Dans le document finalisant ces réformes, publié en décembre 2017, le Comité affirme que le cadre de Bâle III constitue « a central element of the Basel Committee’s response to the global financial crisis », soit un élément central de sa réponse à la crise financière mondiale. La mise en œuvre complète de ces normes s’est échelonnée sur près d’une décennie.
Malgré tout, cette restructuration n’a pas permis de casser la concentration du secteur bancaire comme plusieurs analystes l’ont relevé à l’époque. Les faillites et les rachats de l’automne 2008, soit Bear Stearns absorbée par JPMorgan, Merrill Lynch par Bank of America, Wachovia par Wells Fargo, ont surtout renforcé les grandes institutions survivantes. Le secteur est ainsi ressorti de la crise plus réglementé, mais tout aussi concentré, sinon davantage.
Ce qui est d’ailleurs frappant, avec le recul, c’est de voir à quel point cet encadrement mis en place après 2008 est aujourd’hui directement visé.
Dès son retour à la Maison-Blanche, le président Donald Trump a signé, le 31 janvier 2025, un décret lançant une initiative de déréglementation à grande échelle, le principe étant d’abroger dix règlements existants pour chaque nouveau règlement adopté. Deux organismes nés directement de la loi Dodd-Frank ont particulièrement été touchés par cette démarche. Le Consumer Financial Protection Bureau (CFPB), l’agence fédérale chargée de la protection des consommateurs financiers, a vu son effectif chuter d’environ 1 700 employés sous l’administration précédente à moins de 200 dès février 2025, sous la direction par intérim de Russell Vought, avec l’annulation de plusieurs contrats jugés essentiels à son fonctionnement. L’Office of Financial Research, l’organisme chargé d’évaluer les risques systémiques dans l’ensemble du système financier, et dont la misison consiste à détecter les signes avant-coureurs d’une prochaine crise, a d’abord vu son personnel être réduit de moitié, avant qu’une nouvelle coupe touchant 64 % de l’effectif restant ne soit annoncée à la fin de 2025.
Le groupe de surveillance Accountable.US a qualifié cette offensive contre le CFPB de cadeau de longue date attendu par les grandes banques, qui font pression contre l’agence depuis sa création. La sénatrice du Massachusetts, Elizabeth Warren, de son côté, peu après que Russell Vought ait ordonné l’arrêt de toutes les activités de surveillance, d’examen et d’application de la loi de l’agence, dans la foulée des efforts d’Elon Musk et du Department of Government Efficiency (DOGE) pour réduire la taille ou éliminer le CFPB, a averti que si l’agence disparaissait, ce serait comme annoncer à chaque titulaire de compte-chèques, de carte de crédit ou de prêt hypothécaire que les gardiens du système ont été renvoyés et que les arnaques peuvent commencer, qualifiant l’offensive de faveur rendue aux grands donateurs de la campagne de Trump [« If Musk and his OMB director are successful in killing CFPB it’s like putting a sign on every checking account, every credit card, every mortgage application and every car loan: »Cops have been fired, let the scams begin. »»]
L’administration, pour sa part, défend ces mesures comme la correction d’un fardeau réglementaire jugé excessif pour l’économie. Évidemment, les deux lectures de la situation s’opposent, mais le fait est que les deux agences conçues au lendemain de 2008 pour surveiller le genre de risques qui ont précipité la crise sont aujourd’hui parmi les premières visées par le mouvement inverse.
Et Raymond D. York, dans tout ça ?
J’ai écris dans un billet précédent portant sur Alan Greenspan et la Banque Jacques-Cartier, que Raymond D. York — le grand criminel de la Chronique noire de Maisonneuve — a travaillé chez Bear Stearns et chez Lehman Brothers avant l’effondrement de ces deux institutions. Ce n’est pas un détail anodin dans la construction du personnage. C’est le sol sur lequel il a appris à marcher.
York est né à Niagara Falls, en Ontario. Il arrive une première fois à Maisonneuve à dix-huit ans pour étudier les mathématiques puis la finance à l’Université Sir George Williams. C’est là qu’il contribue à fonder le High Roller Club, un groupe d’étudiants en finances qui se définissaient d’entrée de jeu comme de jeunes futurs professionnels promis à de hauts revenus. Le club, qui comptait à l’origine une trentaine de membres, en réunit aujourd’hui plusieurs centaines : des gens bien installés, riches, arrogants, mais surtout dotés de contacts étroits avec de hauts fonctionnaires, des banquiers centraux et des gouvernements à travers le monde. C’est ce réseau, tissé dès l’université, qui ouvre à York une place de stagiaire chez Bear Stearns dès sa sortie de l’université. Il y apprend le métier de trader en papier commercial, avant de passer chez Lehman Brothers, où il empoche au fil des années une succession de bonis considérables, qu’il investit, contrairement à plusieurs de ses collègues de Wall Street, avec une discipline presque austère, notamment dans deux immeubles locatifs du Queens.
Dans ma série romans policiers, quand Lehman Brothers s’effondre en septembre 2008, York est licencié sans appel comme l’ensemble de ses collègues. Mais l’essentiel de ses avoirs se trouve déjà à Maisonneuve, où il retourne s’installer pour de bon. Dans le deuxième tome de la série, L’étreinte des naufrageurs, je situe cette bascule directement dans la nuit de la faillite, en ouvrant sur une citation du journaliste Marc Roche, qui décrivait l’annonce de l’effondrement de Lehman comme un véritable coup de tonnerre sur les marchés mondiaux. Ce coup de tonnerre a aussi retenti à Maisonneuve, puisque c’est cette nuit-là que la ville, sans le savoir encore, a récupéré l’homme qui allait devenir son plus redoutable magnat de l’ombre.
York a depuis bâti un empire à la fois discret et tentaculaire : une chaîne de buanderies, des routes de distribution de machines à café et d’eau embouteillée, plusieurs immeubles, dont le Drummond Court Building qui abrite le mythique Fairmount’s Boxing Club, la discothèque Le Speakeasy, et l’ancien cabaret devenu club de danseuses le Monaco, une flotte de taxis, une chaîne de gymnases, et surtout la First Canadian Bank, une institution moribonde qu’il a acquise pour presque rien avant d’en liquider les actifs et d’en tirer sa propre division de gestion de patrimoine, la York Investment Securities.
Ce qui frappe, dans la scène où je le présente pour la première fois dans L’étreinte des naufrageurs, c’est le contraste entre son apparence et ce qu’elle dissimule : une chemise bon marché élimée, un visage plissé et inexpressif, l’allure d’un comptable de banlieue. Mais en l’observant de plus près, on découvre que malgré son aspect débonnaire, York a tout à fait l’air d’un dur à cuire qui vient de flairer l’odeur du sang.
C’est exactement ce que York a fait en 2008, comme tant de dirigeants réels dont je viens de parler : il en est sorti mieux qu’il n’y est entré. Il a profité du chaos pendant que d’autres le subissaient. Il a émergé de la catastrophe avec plus de pouvoir qu’auparavant. La seule différence, c’est que dans le cas de York, cette ascension s’est poursuivie bien après la fermeture des marchés, dans les rues de ma Maisonneuve uchronique née de l’annexion de Montréal en 1918.
C’est peut-être ça, au fond, la leçon la plus dérangeante de cette crise. Ce n’est pas seulement qu’elle a coûté des milliers de milliards de dollars et des dizaines de millions d’emplois. C’est qu’elle a démontré, chiffres officiels à l’appui, que le système protège souvent ceux qui savent en jouer les mécanismes, qu’ils portent un complet Brooks Brothers sur Wall Street ou qu’ils dirigent un empire criminel depuis le troisième étage d’un immeuble situé au coin de Crescent et Sainte-Catherine, là où se trouve le siège social de la First Canadian Bank de Raymond D. York.
Sources citées / évoquées dans ce billet : Fonds monétaire international (communiqués et Rapport sur la stabilité financière dans le monde, 2008-2009), Organisation de coopération et de développement économiques, Organisation internationale du travail, Banque de France, Bureau du procureur général de l’État de New York (lettre au Congrès américain, février-juillet 2009), Banque des règlements internationaux, Maison-Blanche (fiche officielle sur l’initiative de déréglementation, 31 janvier 2025), La Presse, Le Devoir.
Photo : Wall Street, sous licence Wikimedia Commons.
👉 Vous avez aimé ce billet du blogue Les Carnets noirs 🖤 ?
Abonnez-vous et recevez les billets suivants chaque lundi dans votre boîte courriel 🖤

👉 Pour ne rien rater, inscrivez-vous à mon infolettre mensuelle Le Bulletin noir 🖤 Les coulisses de mes romans — les lieux, les personnages, les inspirations 🖤 Les actualités de la Chronique noire de Maisonneuve et de ma futur série les Enquêtes criminelles de Louis Shamrock 🖤 Mes prochains événements — salons, dédicaces, rencontres 🖤 Des bonus exclusifs réservés aux abonnés 🖤 Un regard sans filtre sur ma double vie de journaliste financier et d’auteur de romans noirs.

