
Richard Cloutier
LES CARNETS NOIRS — Alan Greenspan est décédé ce 22 juin. Il avait 100 ans.
L’Oracle, le Maestro de la Fed. Dix-neuf ans à la tête de la Réserve fédérale américaine — de 1987 à 2006 — sous des présidents républicains et démocrates, dans des contextes économiques radicalement différents.
D’abord lors du Lundi noir du 19 octobre 1987, deux mois seulement après sa prise de fonctions. Une journée appelée ainsi en référence au jeudi noir du 24 octobre 1929, première journée du Krach de 1929 de la bourse de New York qui plongea les États-Unis dans la Grande Dépression.
Puis, lors de la bulle technologique, la bulle Internet, caractérisée par le Krach de mars 2000. « L’exubérance irrationnelle » (irrational exuberance en anglais) est une expression désormais célèbre utilisée par Greenspan lors d’un discours prononcé le 5 décembre 1996. On a souvent dit qu’il l’avait utilisée pour décrire la bulle technologique qui atteindrait son sommet quelques années plus tard, mais le contexte visait plutôt la surévaluation potentielle des marchés financiers en général.
Finalement, lors de la fameuse crise financière de 2008. Bien qu’elle éclate deux ans après son départ, on lui impute une partie de la responsabilité pour avoir maintenu des taux d’intérêt trop bas trop longtemps et favorisé la dérégulation financière qui a ouvert la porte à l’usage des subprimes tel qu’il l’a été.
Je suis journaliste financier. Greenspan fait partie des meubles de ma vie professionnelle de la même manière qu’il a traversé celle de tous ceux qui couvrent les marchés et la politique monétaire. Il est une présence incontournable, comme c’est le cas de tous les présidents de la Fed. Ce sont des oracles dont chaque mot est disséqué par Wall Street et par les rédactions financières du monde entier. Ses conférences de presse étaient des événements, ses silences aussi.
Quand son livre de mémoires est paru — Le temps des turbulences (The Age of Turbulence) — je l’ai lu avec un intérêt particulier et j’y ai pris grand plaisir. On y découvre un homme plus complexe que le montre la figure publique. Un jeune homme qui avait hésité entre la finance et la musique, qui avait joué du saxophone et de la clarinette dans le Henry Jerome Orchestra pendant deux ans avant de choisir l’économie. Un intellectuel influencé par Ayn Rand et la philosophie libertarienne. Un homme qui reconnaissait honnêtement ses erreurs, ce que son épouse Andrea Mitchell a d’ailleurs souligné dans le communiqué annonçant son décès.
Ce livre m’a marqué. Suffisamment pour que je glisse cette anecdote fort originale de l’orchestre dans l’une des scènes du premier tome de la Chronique noire de Maisonneuve. Car s’il avait fait un autre choix, qui sait comment les choses auraient tourné ? Et c’est le propre de l’uchronie.
La Banque Jacques-Cartier : une institution et un édifice disparu qui survit dans mes pages
Dans La pluie tombait et la débâcle s’est amorcée, l’enquêteur Yves Laliberté et l’enquêteuse Carla Timmens se rendent sur la Place d’Armes pour rencontrer un personnage du nom de Joey Steltzer, dans l’édifice du siège social de la Banque Jacques-Cartier, dont Steltzer est un dirigeant.
Voilà toute la magie de l’uchronie.
La Banque Jacques-Cartier a vraiment existé. Fondée en 1861, elle occupait un édifice néo-classique bâti en 1873 sur la Place d’Armes, entre les rues Saint-Jacques et Notre-Dame. Elle a ensuite fusionné avec d’autres institutions avant de disparaître : la Banque provinciale du Canada, ensuite avalée par la Banque Canadienne Nationale, devenue depuis la BN que l’on connaît aujourd’hui. Quant au bâtiment original, il a été remplacé par l’édifice Aldred : la tour Art déco inaugurée en 1931 que les Montréalais connaissent et peuvent admirer encore aujourd’hui.
Dans Maisonneuve, la Banque Jacques-Cartier n’a jamais disparu. L’édifice original de 1873 est toujours debout. Et c’est là que Laliberté et Timmens se rendent par un matin d’hiver.
La Place d’Armes : un décor qui se marie parfaitement à l’univers
Ce qui m’a séduit avec cette scène, c’est l’adéquation presque parfaite entre la géographie réelle et la fiction uchronique.
La Place d’Armes existe. Le Monument à Maisonneuve existe. Il s’agit d’une statue créée par le sculpteur Louis-Philippe Hébert érigée en 1895 à la mémoire de Paul de Chomedey, sieur de Maisonneuve, fondateur de la ville en 1642. La Basilique Notre-Dame existe. Le Vieux Séminaire de Saint-Sulpice existe.
Et dans mon roman, dans la Maisonneuve uchronique où c’est cette ville qui a annexé Montréal en 1918 plutôt que d’être avalée par elle, le monument à Maisonneuve trône sur la place publique avec une signification particulière. Ce n’est pas seulement la statue du fondateur de Montréal. C’est la statue du fondateur de la ville qui a tout changé. Qui a tout annexé.
Voici comment je décris la scène :
Les deux policiers s’engagent dans le parc et marchent dans la neige fraîchement tombée, croisant bientôt au passage le Monument à Maisonneuve, qui est notamment pourvu d’une fontaine et d’un bassin, inopérationnels pour la saison hivernale. Œuvre du sculpteur Louis-Philippe Hébert à la mémoire du fondateur de la ville, Paul de Chomedey, sieur de Maisonneuve, la statue érigée en 1895 semble regarder passer les gens avec un étonnement constamment renouvelé quant à l’ampleur prise par le comptoir commercial qu’il a mis sur pied en 1642.
Cette phrase — un étonnement constamment renouvelé — dit quelque chose sur Maisonneuve elle-même. Une ville ambitieuse qui regarde ce qu’elle est devenue et qui n’en revient toujours pas.
La biographie de Greenspan sur une tablette : et ce qu’elle dit sur le personnage
C’est dans cet immeuble de 1873, au cinquième étage, au siège social de la Banque Jacques-Cartier, que les enquêteurs de l’Unité des homicides Laliberté et Timmens rencontrent Joey Steltzer.
Et c’est là que Greenspan entre dans le roman.
Pendant que Timmens discute avec Steltzer, Laliberté s’approche d’une bibliothèque située dans le bureau du financier. Il y aperçoit la biographie d’Alan Greenspan. Il la feuillette brièvement et il y lit que Greenspan avait hésité à entrer à l’université, qu’il avait d’abord préféré jouer du saxophone et de la clarinette dans le Henry Jerome Orchestra pendant deux ans avant de choisir l’économie. Il évoque l’anecdote au bénéfice des deux autres protagonistes.
La remarque qu’il vient de formuler pourrait aussi bien convenir au destin choisi par Karine de Neuville que par Alan Greenspan, se dit-il.
C’est une réflexion sur les bifurcations de l’existence, les chemins qu’on choisit et ceux qu’on abandonne. Greenspan aurait pu rester musicien de jazz. Il est devenu l’Oracle. Et Karine de Neuville, elle, a fait ses propres choix. Des choix qui intéressent Laliberté et Timmens pour des raisons qui n’ont rien à voir avec la finance et tout avec l’enquête sur une fraude de plusieurs millions de dollars couplée de quelques décès qu’ils tentent de résoudre.
Raymond D. York et la crise de 2008 : un autre lien avec Greenspan
Il y a un autre fil qui relie Greenspan à l’univers de la Chronique noire de Maisonneuve, et celui-là est plus étrange.
Raymond D. York, le grand criminel de la série, a travaillé chez Bear Stearns et Lehman Brothers, deux des grandes banques d’affaires de Wall Street dont l’effondrement en 2008 a précipité la crise financière mondiale. La même crise dont Greenspan a partiellement porté la responsabilité pour avoir maintenu des taux d’intérêt trop bas et favorisé la dérégulation qui a permis aux prêts hypothécaires à risque de proliférer.
York a traversé cette crise. Il en a profité de la façon dont certains profitent toujours des catastrophes, qu’elles soient financières ou non, en se repositionnant avant que tout s’effondre. Et c’est ainsi, et avec les méthodes qu’il avait développées dans ces couloirs de Wall Street qu’il a construit son empire criminel à Maisonneuve.
Greenspan n’apparaît pas directement dans cette partie de l’histoire. Mais il en est le contexte. La crise de 2008 est l’eau dans laquelle York a nagé.
Joey Steltzer : un personnage qu’on croit secondaire
Il y a une dernière chose que je veux dire sur cette scène.
Joey Steltzer semble un personnage secondaire dans le tome 1 de ma série. Un contact, quelqu’un que les enquêteurs Laliberté et Timmens vont voir dans le cadre de leur enquête, dans cet immeuble de la Place d’Armes.
Il ne l’est pas.
On le revoit dans le tome 4, La bête prise en cage, où il joue un rôle majeur qui découle directement de sa présence dans le tome 1. Les graines sont plantées tôt, les connexions se révèlent tard. C’est la nature d’une série construite sur le long terme : certains personnages semblent être de passage, mais ils ne sont jamais loin de l’action.
Joey Steltzer ne l’est jamais.
Une dernière pensée sur Greenspan
Il a dit lors d’un discours en 1988 : Je dois vous dire que si je semble particulièrement clair, c’est sans doute que vous ne m’avez pas compris.
C’est une phrase qui aurait parfaitement sa place dans la bouche de Raymond D. York.
Il y a quelque chose dans la façon dont les très grands opérateurs, qu’ils soient banquiers centraux ou criminels de fiction, maintiennent une opacité calculée. Une façon de parler qui dit beaucoup et ne dit rien. Une façon d’être présent partout et nulle part.
Greenspan était l’Oracle. York est intouchable.
Les deux ont compris que le pouvoir, c’est aussi le silence bien placé.
Photo : Brookings Institution | Crédits : Paul Morigi. Licence : Creative Commons.
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