Le restaurant l’Île-de-France : un paquebot Art déco devenu le théâtre d’une opération d’infiltration policière

Le restaurant l’Île-de-France : un paquebot Art déco devenu le théâtre d’une opération d’infiltration policière

LES CARNETS NOIRS — Il y a des lieux qu’on visite une fois, qu’on trouve beaux, et qu’on oublie. Et il y a des lieux qui s’installent quelque part en nous, sans qu’on sache encore, au moment où on les traverse, qu’ils y resteront pour de bon.

Le restaurant l’Île-de-France, au 9e étage de l’ancien magasin Eaton, rue Sainte-Catherine, est de ceux-là.

Un souvenir d’enfance

Je n’avais pas dix ans. J’y allais avec mes parents, régulièrement, avant que le restaurant ne ferme ses portes en même temps que le grand magasin, le 14 octobre 1999. Je me souviens de la sensation d’entrer dans un lieu qui ne ressemblait à rien de ce que je connaissais par ailleurs. Les lignes épurées, la symétrie presque parfaite, les fresques, cette impression d’être ailleurs, quelque part entre deux mondes, alors qu’on se trouvait au sommet d’un grand magasin montréalais.

Ce n’est que des années plus tard, en regardant les épisodes de Hercule Poirot incarné par l’acteur David Suchet dans le rôle du détective belge imaginé par Agatha Christie, que j’ai reconnu cette même atmosphère. Le même souci de la ligne, la même élégance géométrique, ce même Art déco qui m’avait fasciné enfant sans que j’aie les mots pour le nommer. Les décors de ces émissions, qui se déroulent dans l’Angleterre de l’entre-deux-guerres, soit des années 1910 à la fin des années 1930, m’ont ramené directement à mes souvenirs du restaurant Le 9e, et c’est un peu grâce à cette reconnaissance tardive que j’ai compris à quel point ce lieu m’avait marqué.

Alors quand est venu le temps de bâtir l’univers de la Chronique noire de Maisonneuve, il n’était pas vraiment question de laisser ce restaurant disparaître.

Un chef-d’œuvre Art déco, un paquebot immobile

Le restaurant l’Île-de-France, aujourd’hui reconnu à travers l’Amérique comme un chef-d’œuvre de l’architecture Art déco, a été inauguré en janvier 1931. Il a été conçu par l’architecte français Jacques Carlu — le même homme derrière le palais de Chaillot et la place du Trocadéro, à Paris —, qui s’est inspiré, pour dessiner la salle, de la salle à manger d’un paquebot transatlantique. On est à Montréal, mais on pourrait tout aussi bien être en mer, quelque part entre Cherbourg et New York.

Le restaurant a fermé le 14 octobre 1999. Il a rouvert en mai 2024, restauré, rendu à sa splendeur d’origine.

Dans Maisonneuve, la métropole de ma série, il n’a jamais fermé. Au moment où j’ai écrit les passages qui s’y déroulent, la vraie réouverture n’avait pas encore eu lieu. Mon Île-de-France à moi a continué d’exister sans interruption, pendant que le vrai attendait son second souffle.

Ce que l’uchronie garde

J’ai déjà raconté comment ma Maisonneuve est née d’une bifurcation historique en 1918. Cette ville qui, dans ma fiction, annexe Montréal plutôt que d’être annexée par elle. Mais l’uchronie ne se limite pas à ce grand geste fondateur. Elle vit surtout dans l’accumulation de milliers de petites décisions qui, une fois changées, laissent debout ce que l’histoire réelle a fait disparaître.

Le restaurant Le 9e en est un exemple limpide. Rien de spectaculaire dans le choix de le garder ouvert. Seulement la conviction qu’un lieu aussi habité par mes propres souvenirs méritait de continuer à exister quelque part, même si ce n’était que sur papier.

La boxe, encore et toujours

Ceux qui suivent mon blogue Les Carnets noirs savent que la boxe occupe une place particulière dans la Chronique noire de Maisonneuve. J’en ai parlé plus en détail dans un billet consacré entièrement à ce sujet. Pour faire court : dans la vraie Montréal, la boxe a connu ses grandes heures dans les années 40 à 60, puis à nouveau dans les années 80 et 90, avant de perdre du terrain face à d’autres sports. Dans Maisonneuve, ce déclin n’a jamais eu lieu. La boxe y demeure le sport roi, et avec elle, tout un écosystème d’intérêts qui ne cherchent pas nécessairement la lumière.

Ce choix n’est pas qu’un clin d’œil affectueux à mes années comme chroniqueur de boxe. Avant de couvrir la finance à titre de journaliste, j’ai effectivement été chroniqueur de boxe et membre de la Boxing Writers Association of America, ainsi qu’électeur à l’International Boxing Hall of Fame pendant plus d’une décennie. Ce choix « éditorial » s’appuie aussi sur une réalité documentée : au Québec, des travaux comme ceux de la Commission d’enquête sur le crime organisé (CECO) ont mis en lumière les liens entre certains réseaux criminels et le milieu de la boxe, un sport où circulent d’importantes sommes d’argent comptant. C’est cette matière réelle, taillée sur mesure pour colorer l’univers d’une série de romans noirs, que je transpose dans la fiction, et c’est exactement ce terrain qui nourrit ce qui se joue au restaurant l’Île-de-France dans ma série de romans policiers.

Les galas de Moe Woodland, façade d’une tout autre affaire

Dans la Chronique noire de Maisonneuve, l’Île-de-France est l’un des deux lieux où se déploie l’opération de galas de boxe orchestrée par le riche entrepreneur brassicole Moe Woodland — présentée en façade comme une entreprise d’événements sportifs de calibre mondial, destinée à un public de professionnels fortunés. Deux galas par mois : le premier à Maisonneuve, dans la salle de l’Île-de-France, dont les 600 couverts habituels cèdent aisément la place à un ring et 400 convives ; le deuxième, dans la salle du Casino de Mont-Tremblant. Les deux diffusés en direct et sur demande par un service de streaming sportif par abonnement, connu à l’échelle mondiale.

Mais derrière cette vitrine se cache l’opération Kompromat : une opération conjointe d’infiltration menée par l’Unité des homicides sous la direction de l’enquêteuse Catherine Langevin, qui vise à faire tomber Raymond D. York et son organisation criminelle. L’opération réunit aussi Mandy De Cicco, déléguée par l’Unité des enquêtes financières du Service de police de la ville de Maisonneuve (SPVM), et l’inspectrice Isabelle Delgado, qui représente le Bureau de la sécurité financière dans cette collaboration.

Deux personnes infiltrées à compter du tome 3 de la série seront amenées à utiliser l’Île-de-France lui-même — avec tout son faste Art déco et son passé de salle à manger de paquebot — comme théâtre où la façade respectable et les véritables intentions de York commencent à se fissurer.

Le lieu et le souvenir

Il y a quelque chose d’étrange à faire d’un lieu de mon enfance le théâtre d’une opération d’infiltration policière contre un empire criminel. Mais c’est peut-être ça, écrire une ville uchronique : prendre ce qu’on a aimé, ce qui nous a marqués enfant sans qu’on sache encore pourquoi, et lui donner une seconde vie, quitte à le plonger dans des eaux beaucoup plus sombres que celles qu’on a connues à table, avec ses parents, un dimanche après-midi.

PHOTO : Restaurant de L’Île-de-France. One of the showplaces of Montreal, Canada, is the Ninth Floor Restaurant of the T. Eaton Co. Limited Departement Store. Copyright Bibliothèque et Archives nationales du Québec. Source: Collection BNQ, CP 2897. Image diffusée sur le Répertoire du patrimoine culturel du Québec (RPCQ) et reproduite avec l’autorisation du Ministère de la Culture et des Communications (Sa rediffusion n’a pas été faite en association avec le gouvernement du Québec ni avec l’appui de celui-ci).

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