
Richard Cloutier
LES CARNETS NOIRS — Dans la Chronique noire de Maisonneuve, la boxe est le sport le plus populaire.
Ce n’est pas un hasard. Ce n’est pas non plus un choix purement romanesque. C’est un privilège de l’uchronie et le reflet d’un univers que j’ai connu de l’intérieur pendant des années, et que j’ai décidé de coucher sur papier.
Un chroniqueur de boxe qui est devenu auteur de romans noirs
Avant de devenir un journaliste financier, j’ai été chroniqueur de boxe pendant de longues années. J’ai couvert des centaines de combats à Montréal, partout au Québec, en Ontario et parfois au-delà, en sol américain. J’ai eu accès aux coulisses, aux vestiaires, aux promoteurs, aux gérants, aux boxeurs avant et après les combats. J’ai vu ce que les spectateurs ne voient pas : les négociations d’avant gala, les tensions dans les camps, les décisions qui se prennent dans des corridors et que les yeux des amateurs n’atteignent jamais.
J’ai été membre de la Boxing Writers Association of America de 2008 à 2020. J’étais alors le seul journaliste du Québec et l’un des seuls au Canada à bénéficier de cette reconnaissance. Cela m’a valu de devenir électeur à l’International Boxing Hall of Fame de Canastota, New York pour plus de dix ans. J’ai notamment été appelé à voter pour l’intronisation posthume d’Arturo Gatti en 2013, après son décès aussi tragique que mystérieux en 2009.
Ce sont des expériences que peu de gens ont et qui donnent une perspective sur le sport, sur ses grandeurs et sur ses zones d’ombre, qu’on ne peut pas acquérir autrement.
Au cours de cette période, j’ai collaboré à quantité de médias en France, aux États-Unis, et bien sûr au Québec. C’est le cas de La Presse, mais aussi des hebdos de Transcontinental, en marge du rôle de rédacteur en chef que j’ai occupé pour l’un des journaux du groupe, dans la région de Lanaudière.
Ainsi, en plus des multiples articles sporadiques publiés en compte rendu de galas, par exemple à Trois-Rivières, Québec, Montréal et même Chicoutimi, j’ai signé une chronique hebdomadaire sur l’actualité de la boxe reprise par la plupart des hebdos, à l’époque glorieuse ou Transcontinental publiait une centaine de journaux locaux à travers la province, dans les Maritimes et en Ontario.
J’ai écrit également quelques livres sur la boxe, principalement des biographies de boxeurs, soit trois ouvrages dans la populaire collection Célébrités des éditions Lidec (du groupe Guérin) destinés au milieu scolaire. Éric Lucas, Jean Pascal, Lucian Bute : trois champions du monde québécois dont j’ai raconté les parcours avec la précision du journaliste et l’affection du passionné.
La boxe dans Maisonneuve : un privilège de l’uchronie
Je ne compte plus les rencontres et les moments uniques vécus aux abords des rings. C’est le genre de choses que l’on finit par vouloir coucher sur papier. Lorsque j’ai commencé à planifier la rédaction de ma série de romans policiers, la Chronique noire de Maisonneuve, cela me paraissait évident que la boxe viendrait colorer mon univers.
Après tout, la boxe n’appartient-elle pas à l’esthétique du roman noir ? Je n’invente rien en affirmant que la boxe a pratiquement toujours attiré le crime organisé partout à travers le monde, pour des raisons précises et documentées, par exemple le contrôle de bourses importantes en argent comptant, les paris illégaux, le blanchiment de capitaux, l’influence sur les carrières des combattants.
Au Québec, des enquêtes policières ont établi que le milieu demeurait vulnérable à ces infiltrations. La Commission d’enquête sur le crime organisé (CECO), mise sur pied en 1972 pour examiner les activités du crime organisé au Québec a notamment mis en lumière les liens historiques entre certaines organisations criminelles et le milieu de la boxe. Elle a fait œuvre utile en documentant les méthodes d’infiltration du crime organisé dans plusieurs industries, dont les secteurs du divertissement et des sports de combat où circulaient d’importantes sommes d’argent liquide.
En 2020, devant la Régie des alcools, des courses et des jeux du Québec, des représentants policiers ont soutenu que l’industrie de la boxe restait « fragile » face à l’influence du crime organisé, notamment en raison de l’intérêt de certains groupes criminalisés. Cette réalité documentée est en partie ce que j’ai transposé dans la fiction de mes romans, comme je le fais toujours pour y insuffler réalisme et profondeur.
Ainsi, dans la vraie Montréal, la boxe a connu ses heures de gloire principalement dans les années 40 à 60, puis entre 80 à 90, avant de perdre de son lustre au profit d’autres sports. Dans ma Maisonneuve uchronique, qui a annexé Montréal en 1918 plutôt que d’être annexée par elle, ce déclin n’a jamais eu lieu. La boxe est le sport roi. Les galas drainent les foules. Les boxeurs sont des célébrités. Les promoteurs ont du pouvoir. Et autour de tout ça, inspiré par ce qui est documenté dans la réalité québécoise et nord-américaine, gravitent des intérêts qui n’ont pas toujours leur place sous les lumières officielles.
Le Fairmount’s Boxing Club et la tour Drummond
La tour Drummond est le carrefour de l’univers criminel de la Chronique noire de Maisonneuve. Et le Fairmount’s Boxing Club, installé au rez-de-chaussée de cet immeuble de 1924 percé d’un tunnel qui laisse circuler le boulevard de Maisonneuve, est l’une des pièces maîtresses de cet écosystème.
La tour Drummond est en grande partie un squat géant. La majorité de ses appartements sont laissés sans entretien ou à l’abandon, de manière à attirer et accommoder les marginaux qui viennent s’y réfugier. C’est Normand Laurier, entraîneur-chef du Fairmount’s, qui maintient un certain ordre dans le bâtiment. Il trie, il encadre, il expulse ceux qui ne conviennent pas aux besoins de l’organisation du banquier Raymond D. York, le grand criminel de ma série.
Car il faut bien comprendre que Laurier et ses hommes ne tolèrent pas les squatteurs par charité. Ceux-ci doivent servir d’une façon ou d’une autre les intérêts de l’organisation. Que ce soit par exemple comme mule ou vendeur de rue dans un réseau structuré de vente de drogue, ou bien pour occuper un rôle dans les maisons de prostitution ou carrément nourrir le trafic d’êtres humains opéré par York.
Normand Laurier est l’un des bras droits de York. Ancien boxeur, usurier notoire dont le nom défraie encore occasionnellement la chronique judiciaire, il est bien présent à travers l’ensemble des tomes de la série.
Stephen Adams : ni blanc ni noir, mais hanté
La Chronique noire de Maisonneuve est d’ailleurs peuplée d’une série de personnages qu’on n’absout pas facilement. Ils font des choses très cruelles et participent à des dynamiques qui blessent profondément d’autres personnes. Pourtant, parce qu’ils ont leur propre passé qui les hante, parce qu’ils ne sont ni entièrement noirs ni entièrement blancs, ils conservent une forme d’humanité qui les rend plus troublants que les méchants conventionnels.
Stephen Adams est l’un d’eux.
Adams a livré des dizaines de combats chez les amateurs et quelques-uns chez les professionnels. Il s’entraîne encore six jours par semaine au Fairmount’s Boxing Club, qu’il fréquente depuis qu’il a treize ans. Diplômé en finance de l’Université Sir George Williams, c’est York qui a mis le pied d’Adams à l’étrier de la finance, en le nommant chef des placements à la York Investment Securities une fois son diplôme obtenu.
Tout le monde s’entend pour dire qu’Adams est brillant. Il a notamment obtenu le titre d’analyste financier agréé — CFA — l’une des désignations professionnelles les plus prestigieuses en finance.
Toutefois, on retient surtout de lui qu’il est alcoolique, caractériel, taciturne et grave. Comme si toute sa bonne humeur et son optimisme s’étaient usés sous le poids d’un secret. Et en fait, selon ceux qui le connaissent depuis longtemps, c’est effectivement le cas.
Adams abuse allègrement du scotch-whisky St-Léger et tout le monde semble l’avoir vu battre quelqu’un. Tantôt dans un bar, tantôt dans une ruelle, tantôt à proximité du parquet de la Bourse, et chacun a une histoire à raconter sur le sujet.
C’est le cas du banquier Lemmy T. Stone, dans le tome 2 de la série, L’étreinte des naufrageurs. « Malgré l’heure matinale — il n’est pas encore huit heures trente —, Lemmy T. Stone aperçoit instantanément dans le regard d’Adams, ce filtre que l’alcool met en place systématiquement lorsqu’on en abuse. Cette vision lui rappelle l’avoir vu se battre dans des bars. Notamment cette fois où il a littéralement ensanglanté le visage d’un jeune homme croisé là. Après lui avoir brisé le nez, puis ouvert des plaies à la mâchoire et au coin de l’œil à force de frapper, comme l’autre tenait toujours debout, Adams lui avait vraisemblablement cassé des côtes à coups de poing. Le sang avait fini par créer une énorme flaque sur le plancher dans laquelle, finalement, le corps tordu s’était lentement recroquevillé. »
Ce qui ronge Adams — cette amertume qui le traverse de tome en tome — trouve son paroxysme dans le tome 4, La bête prise en cage. Voici un extrait qui en dit quelque chose, sans trop en révéler :
« Au terme de cette soirée dramatique, le véhicule dans lequel Sarah Lessard prenait place pour aller danser, boire et faire la fête — et que conduisait Devante Peterson — a effectué des tonneaux dans le tunnel Ville-Marie, une autoroute urbaine souterraine longue de deux kilomètres qui dessert le centre-ville de Maisonneuve. Sarah Lessard et Stephen Adams avaient alors 17 ans, Devante Peterson en avait 18, tous trois étaient familiers de la tour Drummond. Adams était très amoureux de Sarah Lessard. Et cet oubli — le fait qu’il n’ait pas été prévenu ce soir-là qu’elle sortait faire la fête avec Peterson — entretiendra son dépit toute sa vie. »
Après cet épisode, Devante Peterson — le Diamant — quitte la ville de Maisonneuve et devient au fil des ans une sensation internationale. Son style brutal soulève les foules au Madison Square Garden de New York et au Blue Horizon de Philadelphie. L’un de ses duels est désigné combat de l’année par les plus prestigieuses publications consacrées à la boxe. Et il ne remet plus jamais les pieds à Maisonneuve.
Du moins jusqu’au tome 4 de la série, quinze ans après les événements qui ont déclenché l’amertume de Stephen Adams.
Les galas, les lieux : l’uchronie qui mêle le réel et l’inventé
Voici l’un de mes exemples préférés de ce que l’uchronie permet de faire dans un roman.
Dans mon univers, Moe Woodland est un entrepreneur brassicole prospère et en vue dans Maisonneuve. Avec son associée, il a acquis les actifs de Carling-O’Keefe pour créer la Whyte & Woodland Brewing Co. Dans la négociation, ils ont obtenu un accès aux vieilles infrastructures inexploitées de la Brasserie Dawes, et le droit de relancer à leur compte sa marque phare : la Black Horse.
La Black Horse est une bière qui a vraiment existé. Brassée et distribuée au Québec durant la première moitié du XXe siècle, la marque a été abandonnée depuis. Mais avant de l’être, elle avait connu des années fort glorieuses. En 1922, la Brasserie Dawes transféra sa production dans le secteur Griffintown pour centraliser son embouteillage, et on érigea quelques années plus tard une gigantesque enseigne illustrant l’iconique percheron noir de la marque sur le toit de l’usine. Elle fut à ce moment, avec sa taille de 26,5 mètres de haut sur 55 mètres de large, la plus grande enseigne lumineuse au monde. Une présence dans le paysage montréalais que des générations ont réellement connue, comme on connaît encore aujourd’hui l’enseigne Farine Five Roses.
Dans Maisonneuve, la Black Horse n’a jamais disparu. Et Woodland veut l’utiliser comme appui marketing pour lancer sa propre série de galas de boxe. Cette décision, apparemment commerciale, apparemment anodine, nourrit l’un des tournants majeurs de l’intrigue de la série à compter du tome 3, Plongeon dans l’abîme.
En toute cohésion avec le style qui caractérise mon univers fictionnel, les galas de boxe dans la Chronique noire de Maisonneuve se déroulent dans des lieux qui sont autant de repères dans la géographie urbaine.
Par exemple, le chalet sur le belvédère du Mont-Royal, et la salle de bal du Pavillon de l’île Sainte-Hélène, cet élégant édifice Art déco dont le toit fait corps avec le tablier du pont Jacques-Cartier, construit directement à flanc de roc sur l’île Sainte-Hélène.
Et pour la firme de promotion de Moe Woodland, les galas se tiennent au restaurant l’Île-de-France. Connu comme le restaurant Le 9e, situé au neuvième étage de l’ancien magasin Eaton sur la rue Sainte-Catherine, un bijou Art déco que je fréquentais avec ma famille quand j’étais jeune avant sa fermeture le 14 octobre 1999, à la fermeture définitive du magasin Eaton. Lorsque j’ai rédigé les passages qui s’y déroulent, il n’était pas encore rouvert. Il a depuis retrouvé vie en mai 2024, mais dans ma Maisonneuve uchronique, il n’a jamais fermé.
L’influence d’Hemingway
Ceux qui me suivent depuis un petit bout, qui m’ont vu participer à des lives sur des groupes Facebook de lecteurs, qui sont venus me rencontrer lors d’événements littéraires, qui lisent mes billets de blogue, le savent : Ernest Hemingway est sans doute l’un de mes auteurs préférés. Expédiez-moi sur une île déserte avec l’édition de son œuvre intégrale, et j’aurai de quoi lire encore et encore. Alors je dois me confesser : c’est après avoir lu sa nouvelle 50 contre un (Fifty Grand) que l’idée d’inclure une description de combat de boxe dans chaque tome de ma série m’est venue. Dans cette nouvelle, Hemingway décrit un combat de boxe avec une précision et une intensité émotionnelle qui m’ont convaincu qu’une scène de combat pouvait être un moment fort et distinctif dans un roman noir. Pas seulement un prétexte, ni un décor, mais une scène à part entière portant une charge dramatique et émotionnelle considérable.
Depuis le premier tome, je prends donc le soin d’inclure une description de combat dans chaque épisode de la série. C’est devenu une signature de la série.
Et dans Les enquêtes criminelles de Louis Shamrock aussi
D’ailleurs, la boxe ne s’arrête pas à la Chronique noire de Maisonneuve.
Dans Du plomb dans le plan, le premier tome de ma nouvelle série : les Enquêtes criminelles de Louis Shamrock, l’un des principaux protagonistes est un boxeur qui a combattu en championnat du monde. Son passé dans les rings, les relations qu’il y a nouées, les dettes qui en découlent, tout ça joue un rôle direct dans les événements qui mettent l’enquête de Louis Shamrock et de la brigade des Crimes majeurs en mouvement. Et son agent, François Talbot, est aussi un personnage récurrent dans l’intrigue.
Ce monde, les gymnases, les galas, les coulisses du sport, les zones d’ombre qui gravitent autour, je l’ai connu de l’intérieur pendant des années.
J’ai décidé de le coucher sur papier.
Dans Maisonneuve comme à Montgomery.
Photo prise lors du Festival de boxe sur la plage, en 2018, alors que j’ai été honoré pour mon apport à la scène locale de la boxe. Crédit photo: Ariane Théberge.
👉 Vous avez aimé ce billet du blogue Les Carnets noirs 🖤 ?
Abonnez-vous et recevez les billets suivants chaque lundi dans votre boîte courriel 🖤

👉 Pour ne rien rater, inscrivez-vous à mon infolettre mensuelle Le Bulletin noir 🖤 Les coulisses de mes romans — les lieux, les personnages, les inspirations 🖤 Les actualités de la Chronique noire de Maisonneuve et de ma futur série les Enquêtes criminelles de Louis Shamrock 🖤 Mes prochains événements — salons, dédicaces, rencontres 🖤 Des bonus exclusifs réservés aux abonnés 🖤 Un regard sans filtre sur ma double vie de journaliste financier et d’auteur de romans noirs.


Une réflexion au sujet de « La boxe dans la Chronique noire de Maisonneuve : un sport, un milieu, et une vie entière de coulisses »