Maisonneuve sent la fumée de cigarette : ce qu’Al Palmer m’a inspiré sur la construction d’un univers noir

Maisonneuve sent la fumée de cigarette : ce qu’Al Palmer m’a inspiré sur la construction d’un univers noir

LES CARNETS NOIRS — Il y a un livre que peu de gens connaissent mais qui mérite vraiment d’être connu par ceux qui s’intéressent à Montréal.

Sugar-Puss on Dorchester Street, d’Al Palmer, publié en 1950. C’est l’un des premiers romans noirs canadiens, et l’un des rares à capturer Montréal telle qu’elle était vraiment dans l’après-guerre.

La ville que Palmer décrit, c’est Montréal ville ouverte. Les cabarets de la rue Dorchester — aujourd’hui le boulevard René-Lévesque, les bars qui ne ferment jamais, les journalistes, les promoteurs, les criminels et les artistes qui se croisent dans les mêmes salles enfumées. Une métropole perçue comme particulièrement libérale, cosmopolite, où la nuit cache autant qu’elle révèle.

Al Palmer : le journaliste qui fictionnalisait ce qu’il observait

Pour comprendre pourquoi ce roman sonne si juste, il faut comprendre qui était Al Palmer.

Journaliste, chroniqueur et personnalité médiatique montréalaise, il a passé des décennies à couvrir la vie culturelle, les cabarets et les personnalités publiques de Montréal pour la presse anglophone. Il connaissait ce milieu de l’intérieur. La même année que Sugar-Puss on Dorchester Street, il publiait Montreal Confidential, un ouvrage journalistique sur la vie nocturne, les cabarets et le milieu criminel. Deux livres, deux angles — la fiction et le reportage — pour cartographier le même territoire.

Al Palmer « a contribué à donner à Montréal sa réputation de ville à scandales » a écrit de lui William Weintraub, journaliste et auteur.

C’est cette double posture — le journaliste qui fictionnalise ce qu’il observe — que je reconnais dans ma propre façon de travailler. J’ai raconté dans de précédents billets de blogue comment les Panama Papers et les scandales financiers ont directement nourri l’intrigue d’Angoisses et vertiges au Mexique et la construction de Raymond D. York dans ma série la Chronique noire de Maisonneuve.

Palmer faisait la même chose. Il observait, il documentait, et il fictionnalisait. Avec soixante-quinze ans d’écart, nous travaillons de la même façon à cet égard.

La ville ouverte : ce que j’ai voulu garder

Comme je l’ai raconté dans un billet précédent sur le vrai Montréal des années 40-50, cette période était fascinante et trouble à la fois. Montréal était alors la cinquième grande capitale financière mondiale selon une mappemonde des années 1920 découverte dans un ascenseur près de Princeton, et simultanément une ville où le crime organisé et le glamour vivaient en symbiose parfaite. Une ville où la police était tolérante, où les politiciens avaient noué des liens d’intérêt mutuel avec la pègre, et où tout le monde savait mais personne ne disait.

C’est l’âme que j’ai voulu donner à Maisonneuve.

Ma ville fictive se déroule dans un contexte résolument contemporain, mais Maisonneuve a gardé quelque chose de cette époque : une permissivité, une opacité, une façon qu’a la ville de fermer les yeux sur ce qui se passe dans ses arrière-salles.

Raymond D. York, ancien trader chez Bear Stearns et Lehman Brothers, aujourd’hui propriétaire de la First Canadian Bank, n’aurait pas pu exister dans une autre ville. Maisonneuve lui offre exactement ce dont il a besoin : une structure institutionnelle respectable derrière laquelle son empire criminel peut opérer. Comme les bootleggers de Palmer opéraient derrière leurs clubs et leurs restaurants.

La forme a changé, le fond, non.

La fumée : un choix délibéré

Pour rendre cette atmosphère tangible, j’ai notamment choisi un détail en apparence anodin : mes personnages fument. Dans des lieux publics.

Ce n’est pas un oubli, ni une erreur de continuité. C’est un choix délibéré.

La fumée appartient à l’esthétique du roman noir. Elle appartient à la mémoire du Montréal que Palmer décrivait. Elle crée une atmosphère visuelle et sensorielle que le lecteur reconnaît immédiatement — même inconsciemment — comme appartenant à un certain type de ville, à un certain type de nuit, à un certain type d’histoire.

Dans Maisonneuve, on fume encore dans les salles de spectacle, dans les clubs, dans les couloirs de la tour Drummond. Parce que Maisonneuve est une ville qui a gardé certaines habitudes que la vraie Montréal a perdues. Et parce que la fumée de cigarette dit quelque chose sur un lieu que l’architecture seule ne peut pas toujours exprimer.

Les marques de cigarettes : Black Cat et Goldflake

Et les cigarettes ont leurs marques. Deux en particulier traversent la série.

La Black Cat — une marque créée à Londres par la Carreras Tobacco Company, son nom vient d’un véritable chat noir qui dormait dans la vitrine de la boutique du fondateur, Don José Carreras. L’animal était si populaire auprès des passants que Carreras en fit sa marque de commerce.

La marque a traversé l’Atlantique grâce à une usine fondée à Québec en 1899, qui a produit des millions de paquets pour le marché canadien à partir de 1937. La production a cessé en 1959, remplacée progressivement par la Craven A. La Black Cat n’existe plus. Mais dans Maisonneuve, elle n’a jamais disparu. Quand un personnage en allume une, il y a quelque chose de cette mémoire-là dans le geste : une continuité entre le Montréal des années 40 et la ville fictive que j’habite depuis des années.

La Goldflake, elle, est une marque que j’ai créée pour l’univers. Elle n’a pas d’histoire réelle à porter. Elle appartient entièrement à Maisonneuve. C’est la cigarette de certains personnages qui, eux aussi, n’appartiennent qu’à cette ville fictive.

Ce détail — le choix des marques — illustre quelque chose d’important dans ma façon de construire cet univers. Je mélange le réel et l’inventé de façon délibérée et précise. Des bâtiments qui ont vraiment existé, comme l’Hôpital Royal Victoria, la tour Drummond, l’Hôtel Laurentien, côtoient des institutions fictives. Des marques disparues survivent aux côtés de marques inventées. Comme je l’ai raconté dans le billet sur l’uchronie et les bâtiments disparus, c’est cette superposition du réel et du fictif qui donne à Maisonneuve sa texture particulière, cette impression que le lecteur a de reconnaître quelque chose sans pouvoir tout à fait nommer quoi.

Ce que Palmer m’a donné

Al Palmer m’a donné quelque chose d’essentiel : la confirmation que ce territoire était romanesque.

Que Montréal avait assez d’histoire, assez de nuits, assez de zones grises pour nourrir des générations d’auteurs. Que le roman noir n’était pas un genre américain importé, mais quelque chose qui avait aussi ses racines ici, dans ces rues, dans ces cabarets, dans ces salles enfumées où des hommes prenaient des décisions que personne n’était censé connaître.

Je me suis approprié ce territoire. Je lui ai ajouté une bifurcation historique en 1918. Je lui ai donné des crimes financiers contemporains. Je lui ai gardé la fumée, les marques de cigarettes disparues, et cette façon qu’a la ville de regarder ailleurs quand il le faut.

Maisonneuve est une ville contemporaine qui a gardé l’âme du Montréal des années 40.

Al Palmer l’aurait reconnue.

Il aurait sorti son carnet de notes.

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