
Richard Cloutier
LES CARNETS NOIRS — La rédaction du premier tome de la Chronique noire de Maisonneuve, La pluie tombait et la débâcle s’est amorcée, a débuté des années avant sa publication en 2021. Bien avant, aussi, que le mouvement #MeToo n’éclate en 2017.
Dès le départ, je voulais que l’une des trames centrales de ma série traite des relations de pouvoir et de leurs conséquences. Pas le bien contre le mal — c’est trop simple, et la réalité ne fonctionne pas comme ça. Plutôt : comment des individus peuvent-ils être à la fois des produits de la criminalité, des acteurs de premier plan dans des dynamiques violentes, et aussi, dans certains cas, des victimes. Cette tension-là m’intéressait profondément. Elle est au cœur de presque tous les personnages de la série.
Pour la construire, j’ai fait ce que je fais toujours : j’ai étudié la réalité pour la transformer en fiction.
Raymond D. York : un criminel construit sur la réalité
Raymond D. York est un banquier. Ancien trader chez Bear Stearns, la banque d’affaires de Wall Street dont l’effondrement en 2008 a annoncé la crise financière mondiale, il est ensuite passé chez Lehman Brothers, dont la chute a précipité le reste. Aujourd’hui, il est propriétaire de la First Canadian Bank et de sa filiale de gestion de patrimoine, la York Investment Securities.
En apparence, York est un pilier de l’écosystème financier de Maisonneuve. Un homme respecté, influent, et intouchable. Too big to fail, comme on le dit si bien dans le milieu financier.
En réalité, il est le commanditaire d’un empire criminel dont les ramifications traversent tous les tomes de la série. Extorsion. Jeux d’argent. Prêts usuraires. Drogue. Prostitution. Meurtre. Et, selon ce que l’enquêteuse Catherine Langevin et l’Unité des homicides soupçonnent : la traite de personnes à travers une structure bien organisée. York serait un véritable monstre qui agit en toute impunité depuis des années, sous le vernis de la respectabilité. Il s’est toujours faufilé entre les mailles du filet judiciaire. Et il compte bien continuer.
Ce qui distingue York des grands criminels de fiction classiques, c’est qu’il n’opère jamais directement. Il n’a jamais les mains sales. C’est précisément ce qui le rend si difficile à atteindre pour les policiers, et c’est précisément ce qui le rapproche des modèles réels qui m’ont inspiré.
Weinstein avait ses assistantes, et plusieurs ont témoigné durant les procès sur le fonctionnement de son empire, révélant qu’elles tenaient un registre appelé FOH pour Friends of Harvey, utilisé pour planifier et organiser les invitations de femmes à des événements mondains.
Epstein avait Ghislaine Maxwell.
York a Pierre Fuller.
DSK et l’affaire du Carlton : le cadre initial
Néanmoins, avant Weinstein, avant Epstein, il y a eu DSK.
Dominique Strauss-Kahn, alors directeur général du Fonds monétaire international (FMI), l’un des hommes les plus puissants du monde financier international, a été rattrapé par ses comportements en 2011. D’abord en raison de l’affaire du Sofitel à New York. Mais plus spécialement, en France, l’affaire du Carlton de Lille : des soirées dites libertines organisées dans des hôtels de luxe, auxquelles participaient des hommes d’affaires, des avocats, des élus, et lors desquelles des femmes étaient prostituées à leur intention, souvent recrutées dans des circonstances troubles.
L’affaire du Carlton a posé une question que personne ne voulait vraiment entendre : dans ces cercles-là, où s’arrête la transgression consentie et où commence l’exploitation ?
Dès le départ, c’est cette question-là qui m’a intéressé au moment de construire un pan de l’environnement dans lequel s’épanouirait la Chronique noire de Maisonneuve. DSK et le Carlton m’ont ainsi fourni le cadre : des soirées exclusives, réservées à un boy’s club de privilégiés, organisées loin des regards, dans des espaces que l’argent et le pouvoir mettent à l’abri des questions gênantes.
Les histoires de prédateurs qui ont suivi, Weinstein, Epstein, P. Diddy (Sean Combs), le milliardaire montréalais Robert G. Miller (initialement de Future Electronics) et d’autres m’ont malheureusement permis d’étoffer cet aspect sombre de l’empire criminel de Raymond D. York. Chaque nouvelle affaire révélait un peu plus les mécanismes. La façon dont le pouvoir protège. La façon dont les témoins se taisent. La façon dont les victimes sont choisies précisément parce qu’elles n’ont pas les ressources pour se défendre.
Pierre Fuller et l’Institut économique laurentien
Rasé de près, le crâne totalement dégarni de forme ovale rappelant celui d’un crapaud, Pierre Fuller porte un costume trois-pièces écossais gris clair, passé sur une chemise rose rehaussée d’un nœud papillon assorti.
— Nous organisons des conférences au bénéfice des gens d’affaires et des acteurs de l’économie, dit-il de sa voix riche, en souriant.
C’est l’homme de main le plus élégant que j’aie jamais imaginé.
Pour le compte de York, Fuller dirige l’Institut économique laurentien, une firme qui organise des colloques et des événements économiques dans les grandes villes du monde. Des sommets financiers, des conférences sur la gouvernance, des rassemblements de dirigeants qui ont ainsi accès à des contrats publics, à des décisions réglementaires, à des flux de capitaux considérables.
Ces événements sont respectables, ils sont médiatisés, ils accueillent des gens importants, mais surtout, ils servent de couverture à un vaste stratagème de trafic d’influence.
En marge des panels officiels et des dîners de gala, un boy’s club de privilégiés se voit offrir l’accès à autre chose : des soirées confidentielles. À Maisonneuve, elles se tiennent dans un vaste appartement aménagé dans les hauteurs du Drummond Court Building.
La tour Drummond : un bâtiment qui n’existe plus, sauf dans mes pages
Mieux connu sous l’appellation de tour Drummond, cet immeuble construit en 1924 appartient à Raymond D. York dans mon roman. La tour domine les édifices des alentours et elle a une particularité architecturale unique : un tunnel a été aménagé dans les années 50 pour y laisser passer les voitures circulant sur le boulevard de Maisonneuve.
Ce bâtiment a vraiment existé, et il a été démoli dans la réalité.
Dans ma Maisonneuve uchronique — la ville qui a annexé Montréal en 1918 plutôt que d’être annexée par elle — il est toujours debout. Comme l’hôtel Laurentien, l’hôtel Queen qui jouxte la gare Windsor, et tous ces lieux que la vraie ville a perdus et que ma fiction a préservés.
C’est l’une des libertés que m’offre l’uchronie. Les bâtiments disparus peuvent survivre dans mes pages.
Concernant les soirées qui se tiennent dans les hauteurs de la tour Drummond, on en parle comme de réunions coquines ou libertines. La réalité est autre.
Ces soirées réunissent des prostituées ou, à tout le moins, des jeunes femmes et des jeunes hommes que l’on peut aisément considérer comme victimes d’un réseau de traite d’êtres humains. On y propose aux invités de marque une grande variété de divertissements, dont la compagnie de ces personnes, souvent très jeunes, recrutées sur la base de mensonges et de promesses.
Des jeunes pour la plupart sans repères, qui aboutissent là en raison de leur vulnérabilité ou de leur pauvreté. Et qui, dans certains cas, ne sont même pas en mesure de se rendre compte qu’ils sont victimes d’exploitation sexuelle.
Mais ce n’est pas tout. Il y a aussi Whyte, Stone, et tous les autres…
Le trader Aaron Kennedy considère Virginie Whyte comme à la fois raffinée, intelligente, éloquente et ravissante, bien qu’il la sache aussi bienveillante qu’un serpent peut l’être pour un hamster.
Virginie Whyte gravite dans l’orbite de Raymond D. York. Avocate brillante, elle est responsable de la conformité réglementaire de la banque de York et de celle de son cabinet de gestion de patrimoine. Elle est profondément malsaine à sa façon, complice de certains mécanismes, consciente de ce qui se passe, active dans des dynamiques qui blessent d’autres personnes. On ne peut pas l’absoudre simplement.
Mais elle est aussi, fondamentalement, une victime.
Pour construire ce personnage, je me suis appuyé sur une étude publiée en 2021 par le Barreau du Québec, menée avec des chercheurs de l’Université Laval, sur le harcèlement et les violences à caractère sexuel dans la pratique du droit au Québec. L’étude la plus importante jamais réalisée dans le milieu juridique québécois sur ce sujet.
Les constats sont durs. Les femmes — particulièrement les étudiantes, stagiaires et jeunes avocates — sont les plus touchées par les comportements sexuels inappropriés et les rapports de pouvoir abusifs. L’étude distingue trois formes principales de violences : le harcèlement sexuel, les comportements sexuels non désirés, et la coercition sexuelle, c’est-à-dire des pressions ou conséquences liées à l’emploi ou à la carrière.
C’est cette troisième forme qui m’a le plus intéressé pour développer le caractère et l’historique de Virginie Whyte. La coercition n’est pas toujours spectaculaire. Elle est souvent subtile. Cumulative. Elle opère dans les zones grises où la carrière et la survie économique se confondent avec la soumission. Et elle produit des personnes qui ont appris à composer avec des situations inacceptables au point d’y participer, sans toujours avoir les mots pour nommer ce qui leur est arrivé.
La déchéance de Virginie Whyte, son côté sombre, ses compromissions, tout cela s’explique mieux quand on comprend ce qui l’a formée. Pas comme excuse, mais comme contexte.
Elle est donc aussi, à sa façon, une construction du système York. Comme DSK avait ses cercles, Comme Epstein avait ses recruteuses.
Dans le tome 2 : L’étreinte des naufrageurs, on suit Lemmy T. Stone. C’est un jeune banquier brillant et ambitieux, qui gravite lui aussi dans l’orbite de York, mais bien malgré lui.
Lemmy n’est pas un criminel au sens où York l’est, ni Pierre Fuller ou Virginie Whyte. Mais il contribue au système en nourrissant ses propres addictions, et en regardant ailleurs quand il faudrait regarder en face. Il a côtoyé les jeunes pervertis par cette réalité, il en a profité, et ça le détruit lentement, de l’intérieur, avec une conscience aiguë de ce qu’il est en train de faire.
C’est ce personnage qui m’a permis d’explorer quelque chose que les affaires comme celles de Weinstein, d’Epstein et de P. Diddy ont notamment mis en lumière : l’entourage. Ceux qui savent, qui se taisent, qui ne sont pas les prédateurs, mais qui rendent le système possible en y contribuant d’une manière ou d’une autre, ou en regardant tout simplement ailleurs.
Lemmy Stone sait, et c’est ce qui le tue.
Enrique Monk et la fugueuse — le tome 3 où tout bascule
Dans Plongeon dans l’abîme, le tome 3 de la série, quelque chose change.
L’enquêteur Enrique Monk, par un concours de circonstances, vient au secours d’une jeune fugueuse. Une adolescente entraînée dans le réseau de York. Fragile, perdue, elle n’a pas les mots pour nommer ce qui lui est arrivé.
Ce geste, un policier qui fait son travail, qui refuse de regarder ailleurs, déclenche une enquête d’une ampleur que personne n’avait anticipée. Parce que quand on tire sur ce fil-là, tout remonte. Les soirées de la tour Drummond, les événements de l’Institut économique laurentien, les pots-de-vin, les menaces d’extorsion, les noms dans le carnet de Fuller, et derrière tout ça, la silhouette de Raymond D. York, toujours à distance, toujours intouchable.
Ou du moins, c’est ce qu’il croit.
Pourquoi j’écris ces histoires, et pourquoi cela ne vous laisse pas indifférent
La Chronique noire de Maisonneuve est une série de romans noirs avec un regard ironique et pessimiste sur la société. Elle ne promet pas que la justice sera rendue. Elle ne promet pas que les coupables paieront.
Ce qu’elle promet, c’est de regarder en face ce que les institutions préfèrent ne pas voir. Les relations de pouvoir. L’argent qui protège. Les réseaux qui durent parce que des gens ont quelque chose à perdre à les exposer.
DSK et l’affaire du Carlton. Harvey Weinstein. Jeffrey Epstein. L’étude du Barreau du Québec sur les violences sexuelles dans la pratique du droit. Ce sont des réalités documentées, vérifiées, racontées. Pas des inventions. Pas des exagérations.
J’ai construit ces personnages à partir de ce que j’ai lu, étudié, compris — parce que je suis journaliste et que c’est ma façon de faire — et j’ai ensuite mis cela en fiction. Parce que certaines réalités méritent d’être racontées même sous forme de roman noir. Surtout sous forme de roman noir.
Et parce que ce type de série, où chaque tome referme une intrigue, mais ouvre sur quelque chose de plus grand, où les personnages portent le poids de ce qu’ils ont vu et fait, où la ville elle-même semble observer et absorber, est conçu pour qu’on ne puisse pas s’arrêter. Pas par manipulation, par nécessité narrative.
On veut savoir si York va tomber. Et si ce sera l’enquêteuse Catherine Langevin qui sera là quand ça arrivera.
(Photo : Hôtel Carlton, Lille, le cœur d’un réseau de soirées fines organisées en Belgique, à Paris et à Washington, impliquant notamment DSK, ancien président du FMI. Crédit : Chabe01, sous licence Creative Commons Attribution-Share Alike 4.0 International.)
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