Le roman Du plomb dans le plan vient de paraître. Pendant sa rédaction, la réalité rattrapait la fiction.

Le roman Du plomb dans le plan vient de paraître. Pendant sa rédaction, la réalité rattrapait la fiction.

LES CARNETS NOIRS — Il y a quelque chose d’étrange et d’un peu troublant dans le fait d’écrire un roman policier ancré dans la réalité contemporaine. Vous choisissez vos thèmes, vous construisez votre intrigue, et pendant que vous écrivez, le monde continue d’avancer. Parfois dans la même direction que vous.

C’est ce qui s’est passé avec Du plomb dans le plan.

Ce que je voyais comme journaliste financier

Quand j’ai commencé à construire l’intrigue de mon roman, les finfluenceurs existaient déjà. Les cryptomonnaies aussi, bien sûr, et les problèmes liés aux deux, également.

Les autorités réglementaires et même Option Consommateurs ont écrit sur le phénomène des conseils financiers non réglementés diffusés sur YouTube et sur d’autres plateformes de réseaux sociaux. Sur les placements risqués vendus par des influenceurs sans formation sérieuse. Des témoignages d’investisseurs ont raconté comment ils ont tout perdu sur les conseils d’un créateur de contenus au style de vie soigneusement mis en scène.

Ce n’est pas un phénomène marginal. Les investisseurs sont nombreux à suivre des influenceurs en finances, des finfluenceurs, sans trop savoir si ces derniers ont les qualifications nécessaires pour dispenser des conseils financiers. En partie en raison d’un manque d’encadrement qui place les consommateurs en état de vulnérabilité. L’Autorité des marchés financiers (AMF) a d’ailleurs identifié la protection des consommateurs face aux risques de fraude comme l’une de ses priorités centrales dans son plan stratégique 2025-2029, en réponse directe à l’explosion de ce type de contenu financier non réglementé.

Donc, le phénomène existait. Mais il était encore relativement contenu, suffisamment pour qu’on puisse en parler comme d’une tendance préoccupante plutôt que d’une crise déclarée.

C’est dans cet espace-là que j’ai créé Eleonore Blakeley.

Un personnage né d’une observation

Eleonore Blakeley est une finfluenceuse. Des millions d’abonnés sur YouTube. Une fortune en Bitcoin. Un appartement de luxe. Un style de vie qui ne laisse aucun doute sur sa réussite, ou du moins sur ce qu’elle veut bien en montrer.

J’ai construit ce personnage à partir de ce que j’observais dans le milieu : ces personnages qui accumulent une audience massive en parlant de finance et de cryptomonnaies, souvent avec une compétence réelle, mais parfois avec des conflits d’intérêts jamais déclarés, et pourquoi pas, avec une visibilité qui finit par faire d’eux des cibles autant que des figures d’autorité.

Dans mon roman, Eleonore n’est pas victime de mauvais conseils financiers, évidemment. Elle est victime d’autre chose : trois hommes armés qui s’introduisent chez elle pour lui voler sa cryptomonnaie. Elle résiste. Deux témoins sont abattus. Et tout déraille.

À l’époque où j’écrivais cette scène, ce type d’agression ciblé existait déjà, mais de façon encore marginale, anecdotique. Suffisamment réelle pour être crédible dans une fiction. Pas encore assez répandue pour faire régulièrement la une des journaux.

Pendant que j’écrivais, le monde avançait

Le temps de finir le roman, de le mettre en page, de le lancer, les chiffres ont changé radicalement.

Les enlèvements liés à la cryptomonnaie se multiplient dans le monde entier, ciblant les investisseurs fortunés et les utilisateurs lambda. En France seulement, 135 faits ont été recensés depuis 2023 par les forces de l’ordre : 18 en 2024, 67 en 2025, et déjà 47 en 2026. Soit un enlèvement lié aux cryptomonnaies tous les 2,5 jours. La France représente environ 40 % de toutes les attaques de ce type en Europe. Une situation également bien présente au Québec.

Le mode opératoire que j’avais imaginé pour mon roman : cibler une personne connue pour sa fortune numérique, la repérer grâce à ce qu’elle affiche sur les réseaux sociaux, passer à l’action, est devenu une réalité documentée par les forces de l’ordre. Selon les enquêteurs, les victimes sont très souvent repérées par leurs agresseurs sur les réseaux sociaux. Ils n’hésitent pas à afficher leur train de vie luxueux et leur enrichissement rapide sur TikTok, YouTube ou Instagram. Grâce à ces contenus, les ravisseurs en apprennent plus sur leurs habitudes, mais aussi sur celles de leurs proches.

Ce n’est plus de la fiction. Ce sont des cas documentés. Des familles bâillonnées, des septuagénaires enlevés pour faire pression sur leur fils détenteur de Bitcoin, un entrepreneur séquestré et contraint à un virement de 8 millions d’euros.

La logique que j’avais anticipée

Ce qui me frappe, et qui me frappe d’autant plus que je suis journaliste financier, c’est que la mécanique criminelle au cœur de mon roman obéit à une logique économique simple que j’aurais pu analyser dans un article rédigé pour mes lecteurs de l’industrie financière.

Quand un criminel ne parvient plus à voler un actif numérique derrière un écran, il cherche à contraindre physiquement son détenteur.

Les cryptomonnaies sont décentralisées. Elles ne passent pas par une banque qu’on peut contacter pour bloquer une transaction. Elles sont anonymes et difficiles à tracer. Et elles peuvent être transférées en quelques secondes, sans possibilité réelle de rétroaction, si le propriétaire fournit le bon code sous la contrainte.

C’est une vulnérabilité structurelle, pas un bug. C’est une caractéristique intrinsèque de la technologie et les criminels l’ont compris avant beaucoup d’autres. Comme c’est bien souvent le cas.

Dans Du plomb dans le plan, les braqueurs qui s’introduisent chez Eleonore Blakeley n’ont pas essayé de pirater son portefeuille numérique. Ils ont essayé de la pirater, elle.

La différence, dans le roman, c’est qu’Eleonore résiste. Ce qui déclenche une escalade que personne n’avait prévue, et qui met en mouvement toute l’enquête de l’inspecteur Louis Shamrock et de son équipe du Bureau des crimes majeurs dans les recoins les plus sombres de la ville de Montgomery.

Ce que le roman policier peut faire que le reportage ne peut pas

Dans mes fonctions journalistiques, je pourrais rédiger un article sur les finfluenceurs et leurs victimes. Sur les enlèvements liés aux cryptomonnaies. Sur la vulnérabilité structurelle des fortunes numériques.

Mais le roman peut aller là où le reportage ne va pas. Il peut entrer dans la tête d’Eleonore Blakeley au moment où elle comprend ce qui se passe. Il peut suivre le criminel Rolland Cairns dans sa fuite, un homme qui a commis l’irréparable et qui sait que tout est en train de se défaire. Il peut montrer comment une ville entière, Montgomery, avec ses jeux clandestins et sa politique corrompue, forme l’écosystème dans lequel ce type de crime devient possible.

La réalité fournit le cadre. La fiction, les gens qui vivent, qui fuient, qui mentent, et parfois qui paient.

Une dernière chose

Quand La Presse a publié ses dossiers sur les finfluenceurs et les enlèvements liés aux cryptomonnaies ces dernières semaines, plusieurs personnes m’ont envoyé les liens en me disant la même chose : c’est ton roman.

Ce n’est pas tout à fait ça. Mon roman Du plomb dans le plan est une fiction, avec une ville qui n’existe pas, un inspecteur qui n’existe pas, des crimes qui n’ont pas eu lieu pour vrai.

Mais les mécanismes, eux, existaient déjà quand j’ai commencé à écrire. Je les observais, comme journaliste, en me disant qu’ils allaient finir par exploser.

Ils ont explosé pendant que j’écrivais.

(Photo : Par Jaruwan photo via Adobe Stock. Licence libre de droit.)

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