Maisonneuve : la ville qui a vraiment existé avant de devenir fiction

Maisonneuve : la ville qui a vraiment existé avant de devenir fiction

LES CARNETS NOIRS — Il y a une ironie que j’aime dans la Chronique noire de Maisonneuve.

La ville fictive de mes romans porte le nom et l’essence d’une ville… qui a vraiment existé. Et cette vraie ville était fascinante — nettement plus que la plupart des gens ne l’imagine.

Une ville qui se voyait grande

Maisonneuve a été fondée en 1883 à l’est de Montréal. Son nom rend hommage à Paul Chomedey de Maisonneuve, le fondateur de Montréal au XVIIe siècle. Mais au-delà du nom, Maisonneuve était un projet urbain d’une ambition rare pour l’époque — une ville pensée pour rivaliser avec Montréal, pas pour en être la banlieue.

Ses fondateurs voulaient une vitrine. Un plan urbain structuré, de larges avenues, des bâtiments modernes. Des théâtres, des arénas, des écoles qui feraient honte aux villes voisines. Une industrie florissante. Maisonneuve se voyait grande.

Elle l’était, en fait. Avant son annexion par Montréal en 1918, Maisonneuve occupait le cinquième rang des villes industrielles au Canada — et le second au Québec en 1910-1911. Surnommée la Pittsburgh canadienne, elle s’était hissée à cette position fulgurante grâce à une forte concentration d’industries lourdes et manufacturières.

Et pour une ville de sa taille, elle avait accumulé une concentration de bâtiments Art déco sans équivalent au pays. Ses dirigeants voyaient grand. L’architecture en témoigne encore aujourd’hui, pour ceux qui savent regarder.

1918 — Le point de bascule

En 1918, Maisonneuve est annexée par Montréal. Une ville ambitieuse, architecturalement remarquable, industriellement puissante — avalée par sa voisine.

C’est là que j’ai posé ma question d’auteur : et si c’était l’inverse ?

Et si Maisonneuve avait annexé Montréal ?

C’est le fondement de l’uchronie sur laquelle repose toute la série. Ma Maisonneuve n’est pas la vraie ville : elle est ce que la vraie aurait pu devenir si l’histoire avait bifurqué ce jour-là. Ses larges avenues, ses bâtiments Art déco, sa culture industrielle et financière, tout ça a survécu dans ma fiction parce que ça existait vraiment avant.

Quand mes personnages marchent dans Maisonneuve, ils marchent dans une ville qui a une mémoire réelle. C’est ce qui donne aux décors une texture que l’invention pure n’aurait pas.

La finance comme carburant

Il y a un deuxième fil conducteur dans ma Maisonneuve, plus contemporain : la finance.

Montréal est aujourd’hui encore une place financière majeure. Selon Finance Montréal, la région compte plus de 3 000 organisations financières : banques, assureurs, gestionnaires d’actifs, cabinets spécialisés. Un écosystème dense, structuré, profondément ancré dans l’économie québécoise. Et c’est un univers que je connais bien. Je suis journaliste financier et rédacteur en chef d’un journal destiné aux professionnels de l’industrie financière depuis des années.

Cette réalité nourrit directement mes romans. Les crimes de la Chronique noire de Maisonneuve sont rarement des crimes de passion. Ce sont des crimes d’argent.

Une anecdote circule dans le milieu financier montréalais, et ce qu’elle raconte m’a inspiré au moment de développer ma version de Maisonneuve. Vital Proulx, le cofondateur de la firme de gestion d’actifs montréalaise Hexavest, rachetée en 2021 par Desjardins, aurait remarqué par hasard une mappemonde datant des années 1920 dans un ascenseur près de l’Université de Princeton, lors d’un séjour au New Jersey. Elle identifiait les cinq grands centres financiers mondiaux de l’époque : Londres, Paris, New York, Hong Kong, et Montréal.

Montréal. Parmi les cinq.

Cette image est devenue, dans le récit du milieu, un symbole puissant : celui d’une ville qui a déjà occupé une place dans le cercle très restreint des grandes capitales financières mondiales. Et qui n’a jamais tout à fait renoncé à cette identité.

Pour ma Maisonneuve, c’est un terreau extraordinaire. Car la métropole a réellement été grande. Alors j’ai fait en sorte qu’elle en garde quelque chose, dans ses institutions, dans ses ambitions, dans la façon dont ses personnages les plus puissants se comportent.

Raymond D. York, le banquier à la tête d’un empire criminel qui traverse les tomes de ma série, ne serait pas possible sans cette réalité-là.

La ville ouverte : le troisième héritage

J’en ai parlé dans un billet précédent, le vrai Montréal des années 40 et 50 a aussi profondément nourri Maisonneuve.

Les cabarets. Les nuits sans fin. La corruption et le glamour mélangés. Les zones grises où le légal et l’illégal cohabitent sans toujours se regarder dans les yeux. Le journaliste Al Palmer l’avait documenté dans Montreal Confidential en 1950. Il appelait ça une ville ouverte.

Cette ambiance, à la fois lumineuse et trouble, se retrouve au cœur de l’atmosphère de la série. Le crime organisé de Maisonneuve ne surgit pas de nulle part. Il a des racines dans quelque chose de réel, de documenté, de terriblement humain.

Une fiction bâtie sur trois héritages

Ma Maisonneuve repose donc sur trois axes qui se superposent.

Une ville réelle — ambitieuse, industrielle, architecturalement remarquable — qui s’est rêvée plus grande qu’elle n’a pu le devenir. Une place financière qui a notamment figuré sur une carte des grandes capitales mondiales dans les années 1920. Et une mémoire urbaine de la ville ouverte, des années 40-50, où le glamour et la corruption vivaient en symbiose.

Mes personnages ont des téléphones intelligents. Ils paient en Bitcoin. Ils vivent aujourd’hui.

Mais ils fument encore des cigarettes Black Cat au bar.

C’est ça, Maisonneuve. Une ville qui a vraiment existé. Une ambition qui n’a pas survécu à 1918. Qui a été partie prenante à la ville qui a été une place financière ayant existé sur une carte des années 1920. Et aujourd’hui, c’est une fiction qui lui donne la deuxième vie qu’elle tentait de construire.

(Photo : Tourisme Montréal. Sous licence Creative Commons.)

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