Ce que James Ellroy m’a appris, et comment son Los Angeles a inspiré Maisonneuve et Montgomery

Ce que James Ellroy m’a appris, et comment son Los Angeles a inspiré Maisonneuve et Montgomery

LES CARNETS NOIRS — Il y a des auteurs qu’on lit et qu’on oublie. Et il y a des auteurs qui changent la façon dont on voit la fiction.

James Ellroy est dans la deuxième catégorie.

Le Quatuor de Los Angeles : une redéfinition du genre

Le Dahlia noir. Le Grand nulle part. L.A. Confidential. White Jazz.

Le Quatuor de Los Angeles est une œuvre qui redéfinit ce que le roman noir peut être et faire. Ellroy prend le Los Angeles des années 40 et 50, avec sa corruption policière, ses scandales, son glamour hollywoodien et sa violence souterraine, et en fait quelque chose d’hypnotique.

Son style est parfois télégraphique, avec des phrases courtes, sèches, percutantes, mais parfois aussi il n’en finit plus d’explications. Quoiqu’il en soit, chaque mot porte son poids. Il n’y a pas de graisse dans un roman d’Ellroy, pourtant, il y a une surabondance de détails et de destins qui s’entrecoupent. C’est la version moderne de ce qu’était le hardboiled dans sa forme la plus pure.

La ville comme personnage et l’histoire réelle comme matière

J’ai adoré lire James Ellroy. Bien au-delà de son Quatuor de Los Angeles. Il a rédigé le trio Lloyd Hopkins, et plusieurs autres romans.

D’abord, il y a la façon dont il s’approprie Los Angeles et en fait un personnage. Pas un décor : un acteur. La ville a ses humeurs, ses zones d’ombre, ses contradictions. Elle influence les personnages, les ronge et les produit.

Ensuite, et c’est peut-être ce qui distingue Ellroy de tous les autres auteurs de roman noir, il y a la façon dont il mêle l’histoire réelle à son univers romanesque. Le Dahlia noir est construit autour d’un meurtre non résolu qui a vraiment eu lieu à Los Angeles en 1947. L.A. Confidential utilise de vrais scandales policiers comme fondation. Les personnages réels côtoient les personnages fictifs. Les événements historiques documentés servent d’échafaudage à la fiction.

Ellroy ne s’invente pas un monde, du moins pas complètement. Il fouille dans le monde réel pour en extraire ce qu’il y a de plus romanesque. Et il le restitue avec une noirceur et une précision qui donnent à ses romans un poids que la pure invention n’aurait pas.

Par exemple, dans Les enchanteurs, son plus récent roman disponible en français, il revisite complètement le mythe entourant Marilyn Monroe et John F. Kennedy, en mêlant des faits historiques, des éléments tirés de théories du complot et une bonne dose de fiction. Tout ça servi à la sauce Ellroy, avec une action menée par des personnages sordides comme l’enquêteur Freddy Otash.

La profondeur des personnages : personne n’est simple

L’autre leçon d’Ellroy, justement, et celle-là a certainement eu un impact sur ma façon d’écrire, c’est la profondeur psychologique de ses personnages.

Chez Ellroy, personne n’est entièrement blanc, ni entièrement noir. Les policiers sont corrompus ou obsessionnels ou les deux. Les criminels ont leur propre code moral. Les victimes portent leurs propres secrets. Et tous ces gens sont façonnés par la ville dans laquelle ils vivent, par sa violence, par ses tentations, par l’écart abyssal entre le glamour affiché et la réalité souterraine.

C’est ce que j’ai cherché à transposer dans la Chronique noire de Maisonneuve.

L’enquêteuse Catherine Langevin veut épingler Raymond D. York, quoi qu’il en coûte. Et ça lui coûte beaucoup. Le sergent-détective François Deslauriers veut savoir qui a tué sa collègue, et il ne s’arrêtera pas, même quand il le devrait. Lemmy T. Stone préside une banque malgré lui, il joue l’homme de paille et se détruit lentement, avec une conscience aiguë de ce qu’il est en train de faire. Stephen Adams — ancien boxeur, analyste financier agréé, alcoolique caractériel — porte une blessure et la noie dans le St-Léger depuis longtemps. On ne sait pas exactement de quoi il s’agit. Pas avant quelques tomes, du moins.

Ces personnages ne sont pas des héros. Ce ne sont pas non plus des méchants. Ce sont des gens que leur environnement a formés, et parfois brisés.

Mêler l’histoire réelle au romanesque

En lisant James Ellroy, j’ai appris quelque chose d’essentiel sur le rapport entre la réalité et la fiction.

Dans mes séries, je fais exactement ce qu’il fait : je fouille dans la réalité pour construire la fiction. Les Panama Papers ont nourri la trame d’Angoisses et vertiges au Mexique. Les affaires DSK, Weinstein et Epstein ont structuré l’empire criminel de Raymond D. York dans la Chronique noire de Maisonneuve. La Commission Charbonneau et les scandales de collusion dans le milieu municipal ont coloré la façon dont la corruption opère à Maisonneuve et emporte le DG Irwin Barton. Quant aux finfluenceurs et aux enlèvements liés aux cryptomonnaies, des phénomènes que j’ai vu monter en puissance comme journaliste financier, ils ont nourri directement l’intrigue de mon plus récent thriller Du plomb dans le plan.

Comme Ellroy le fait avec le Los Angeles des années 40, je ne m’invente pas complètement un monde. Je prends la réalité que je couvre professionnellement depuis des décennies et je la transforme en fiction. La différence, c’est que mes matériaux sont québécois, contemporains et liés à mon parcours : la finance, la boxe, la corruption municipale, et la ville de Montréal.

Maisonneuve : ma réponse à Los Angeles

Quand j’ai construit Maisonneuve, j’avais Ellroy en tête. Pas pour copier, pour comprendre. Ce que fait Ellroy avec Los Angeles, je voulais le faire avec Montréal.

Mais j’avais un problème : Montréal existe. Je ne pouvais pas y placer une corruption systémique fictive, des institutions financières inventées, des bâtiments qui n’existent plus, sans que ça crée des frictions avec la réalité que les lecteurs montréalais connaissent.

L’uchronie a résolu le problème.

En faisant de Maisonneuve la ville qui a annexé Montréal en 1918 plutôt que d’être annexée par elle, j’ai créé un espace fictif ancré dans une réalité reconnaissable — les mêmes rues, les mêmes quartiers, la même atmosphère — mais suffisamment distinct pour que l’illusion soit totale. Avec des bâtiments disparus toujours debout et des institutions criminelles pleinement opérationnelles, sans que personne ne puisse pointer un vrai bâtiment ou une vraie banque en disant ce n’est pas comme ça que ça fonctionne.

Ainsi, Maisonneuve sent la fumée des cigarettes Black Cat, une marque qui n’existe plus dans la réalité. Des bâtiments démolis dans la réalité sont toujours debout dans mes pages. Et les crimes qui s’y déroulent ressemblent dangereusement à la réalité financière que je couvre dans mon travail quotidien.

James Ellroy aurait compris.

Montgomery : la même leçon appliquée à une nouvelle ville

Ce que j’ai appris d’Ellroy ne s’est pas arrêté à Maisonneuve.

Quand j’ai créé Montgomery pour ma nouvelle série les Enquêtes criminelles de Louis Shamrock, j’ai appliqué les mêmes principes. Une ville fictive avec son propre caractère. Une corruption enracinée dans des mécanismes réels : les finfluenceurs, les cryptomonnaies, les jeux clandestins, le crime organisé qui a toujours plusieurs commanditaires. Des personnages obsessionnels qui ne lâchent pas : l’inspecteur Louis Shamrock et l’enquêteuse Allison Monroe du Bureau des crimes majeurs qui tirent sur un fil et découvrent que l’affaire est bien plus profonde que ce qu’elle semblait.

C’est la même façon de mêler la réalité au romanesque. Les actualités que je lisais comme journaliste financier sont devenues les prémisses du roman. La réalité a rattrapé la fiction pendant que j’écrivais.

C’est ça, la leçon d’Ellroy, s’il y en a une. La réalité est toujours plus romanesque qu’on ne le croit. Il suffit de savoir où regarder.

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