Du Mount Stephen Club à l’Empress of Ireland : la trajectoire fragile de Moe Woodland

Du Mount Stephen Club à l’Empress of Ireland : la trajectoire fragile de Moe Woodland

LES CARNETS NOIRS — Je reviens de vacances passées du côté de Rimouski, et j’en rapporte plus que de jolis souvenirs. J’ai visité le Musée Empress of Ireland, au Site historique maritime de la Pointe-au-Père, et j’ai aussi assisté, un soir, à la nouvelle projection multimédia présentée sur le mur de l’église de Sainte-Luce-sur-Mer, à quelques kilomètres de là, qui retrace elle aussi le naufrage. Deux façons très différentes de raconter la même tragédie : l’une par les artefacts et les archives, l’autre par le son et l’image projetés à même la pierre, au coucher du soleil, face au fleuve où le drame s’est joué.

Un paquebot du CP, en quatorze minutes

Le 29 mai 1914, l’Empress of Ireland, un paquebot du Canadien Pacifique, sombrait dans le Saint-Laurent après une collision, dans un épais brouillard, avec le charbonnier norvégien Storstad. Le majestueux navire a coulé en environ quatorze minutes. Mille douze personnes ont perdu la vie, ce qui en fait l’une des pires tragédies maritimes de l’histoire canadienne, à peine deux ans après le naufrage du Titanic.

Le musée de la Pointe-au-Père en retrace toute l’histoire : la construction du navire en 1906, ses huit années de service entre Liverpool et Québec, le naufrage lui-même, puis les plongées sur l’épave qui ont permis, des décennies plus tard, de retrouver le site. La projection de Sainte-Luce, elle, m’a happé différemment. Debout devant l’église, dans le noir, à voir cette histoire se dérouler littéralement sur les murs d’un lieu que les gens du village fréquentent depuis toujours, on ressent le drame autrement, presque physiquement.

Le CP, Lord Mount Stephen, et un chapitre personnel

En apprenant que l’Empress of Ireland appartenait au Canadien Pacifique, j’ai tout de suite repensé à George Stephen, devenu plus tard Lord Mount Stephen, cofondateur et premier président de la compagnie. Il n’était évidemment plus à la tête du CP au moment du naufrage — il avait quitté la présidence en 1888, soit vingt-six ans plus tôt, pour se retirer en Angleterre. Mais son nom est resté attaché à Montréal d’une façon bien précise, et pour moi, personnelle.

L’ancienne résidence de Stephen, construite en 1883 rue Drummond, dans le Mille carré doré, est devenue en 1926 le Mount Stephen Club, un club privé fréquenté par des figures comme la princesse Margaret et Pierre Trudeau. Et au milieu des années 1990, j’en ai été membre.

J’y allais de bon matin, avant le travail, pour prendre un café dans ce décor néo-Renaissance qui n’avait pas bougé depuis un siècle. Et j’y retournais parfois en soirée, pour un cocktail, avant de poursuivre ma soirée sur la rue Crescent, à deux pas de là. C’était une autre époque de ma vie, quelque peu dissolue, alors que j’étais encore administrateur agréé et que je commançais à couvrir la boxe comme journaliste, et je dois avouer qu’elle a nourri certains traits de plusieurs personnages de mes romans.

Le Mount Stephen Club a fermé ses portes en 2011. Le groupe Tidan, spécialisé en immobilier et en hôtellerie, a acquis la propriété dès 2006, avec l’intention de préserver son intégrité patrimoniale tout en lui donnant une nouvelle vocation. Un imposant bâtiment moderne de onze étages a été érigé derrière l’édifice historique, si bien intégré qu’on le devine à peine depuis la rue. L’hôtel Le Mount Stephen a finalement ouvert ses portes le 1er mai 2017.

Aujourd’hui, on peut toujours fréquenter les lieux : la demeure historique abrite le restaurant Bar George, avec ses boiseries d’acajou cubain, ses vitraux et son bar de marbre circulaire, qui sert une cuisine d’inspiration britannique dans un décor qui a conservé toute sa splendeur d’origine. C’est une demeure vraiment somptueuse, et on comprend, en s’y attablant, pourquoi elle a marqué autant de gens au fil de plus d’un siècle. Et pourquoi j’ai adoré fréquenter ce lieu.

Moe Woodland, locataire de cette histoire

C’est cette double vie du bâtiment, résidence patrimoniale et tour moderne accolée, qui m’a donné envie d’y loger l’un de mes personnages : Moe Woodland, le riche entrepreneur brassicole de la Chronique noire de Maisonneuve. Dans mon uchronie, il habite au 7e étage de l’annexe contemporaine du Mount Stephen, à deux pas du hall monumental de l’ancienne demeure de « Sir George Stephen ».

L’uchronie me permet aussi de faire revivre la brasserie de Woodland d’une façon bien réelle sur le plan historique. Sa marque, la White & Woodland Brewing Co., est née du rachat des équipements de la brasserie Carling-O’Keefe, logées dans les anciennes installations inoccupées de la Brasserie Dawes, à Lachine, une entreprise réellement fondée en 1826. Woodland y a même récupéré les droits sur une marque authentique abandonnée depuis des décennies, la Black Horse, dont l’enseigne lumineuse, installée en 1930 dans Griffintown, fut un temps la plus grande publicité illuminée au monde.

Les lecteurs de ma série de romans policiers savent que Moe Woodland n’est jamais tout à fait en paix avec lui-même (comme c’est le cas de la plupart de mes personnages). Fils d’une famille de juristes qui n’a jamais approuvé son choix de carrière, il porte, malgré une réussite entrepreneuriale éclatante, un besoin de reconnaissance qui ne s’apaise jamais tout à fait. Comme beaucoup de personnages de la Chronique noire de Maisonneuve, il est un homme torturé, sur qui pèsent le poids de plusieurs drames passés.

Woodland apparaît dès le premier tome de la série, mais son rôle prend une ampleur bien plus centrale à compter du tome 3, lorsqu’il se retrouve directement impliqué dans l’opération Kompromat mise en place par l’enquêteuse Catherine Langevin et ses collègues de l’Unité des homicides. Un homme d’apparence assurée, élégant, prospère, qui se laisse pourtant entraîner dans un engrenage qui le dépasse.

« Il affiche toujours cet air serein et posé devant les gens, mais en réalité, il se sent fragile. Tellement, que Woodland en est venu à craindre qu’en le regardant, on s’aperçoive qu’à cette image de gagnant qui le suit depuis si longtemps, puisse, un jour, se substituer celle du doute et de l’indécision. »

Le paquebot et l’homme

C’est là, au fond, le vrai lien entre l’Empress of Ireland et Moe Woodland. Un paquebot magistral, symbole de luxe et de progrès industriel, qui navigue huit ans durant sans incident, avant de se retrouver pris dans un épais brouillard et de sombrer en quatorze minutes à peine, incapable d’éviter la collision qui causera sa perte.

Woodland, c’est un peu la même trajectoire. Une réussite éclatante, une image de gagnant qu’il projette sans faille, et pourtant, en dessous, un homme qui a besoin de se prouver, qui souffre en silence, et qui avance vers sa propre tempête sans toujours voir le danger avant qu’il ne soit trop tard. Le luxe et la fragilité, ensemble, dans la même coque.

D’ailleurs, il connaît lui aussi son propre brouillard. Le soir où il met les pieds dans l’ascenseur qui le mène au sommet de la tour Drummond où se réroulent les soirées fines organisées par Pierre Fuller pour le compte du caïd Raymond D. York, il le décrit sans le savoir avec les mots exacts d’un naufrage annoncé :

« Ce fut comme si on avait d’abord voulu l’entraîner au cœur d’un marais salant grouillant de couleuvres, en le plongeant tout au long du parcours dans son odeur puissante de vase et d’algues, pour finalement le débarquer sur l’îlot luxuriant rempli de sirènes parfumées qui s’y trouve dissimulé. »

C’est cette tension-là que j’essaie de faire vivre à travers lui, tome après tome. Et c’est ce que j’ai revu, sans m’y attendre, en visitant un musée à Rimouski et en regardant une église s’illuminer, un soir d’été, du récit d’un naufrage vieux de plus d’un siècle.

Quatorze minutes ont suffi à couler l’Empress of Ireland. Il faudra sans doute plus d’un tome pour savoir combien de temps il faudra à Moe Woodland pour couler à son tour — ou pour s’en sortir.

Photo : C.P. Ship : Empress of Ireland at Liverpool, UK. Auteur inconnu, Sous licence Creative Commons.

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