
Richard Cloutier
LES CARNETS NOIRS — Il y a des artistes qui nous impressionnent par leur maîtrise technique. D’autres nous marquent par leur regard sur le monde. Et puis, il y a ceux qui nous rappellent, sans un mot, pourquoi nous racontons des histoires. C’est ce que j’ai ressenti en visitant récemment l’exposition Richard Avedon : Immortel. Portraits du temps qui passe, 1951-2004, présentée au Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM) jusqu’au 9 août.
Je vais régulièrement au MBAM, car je suis un « ami du musée ». Néanmoins, je ne prévoyais pas visiter cette exposition avant qu’un ami ne m’en parle avec vraiment beaucoup d’enthousiasme. J’y suis donc allé par curiosité. J’en suis ressorti profondément ému.
Comme bien des gens, je connaissais Richard Avedon pour ses photographies de mode et ses portraits de grandes personnalités : Marilyn Monroe, Brigitte Bardot, Malcolm X, Bob Dylan, les Beatles. Son nom est indissociable de l’histoire de la photographie du XXe siècle. Mais cette exposition révèle un autre Avedon : un homme qui ne cherche pas à immortaliser la beauté, mais plutôt le temps qui passe.
Le drame de la survie
Dans la présentation de l’exposition, le Musée des beaux-arts évoque une idée qui m’a immédiatement interpellé : le drame de la survie. Cette expression résume à elle seule une grande partie de ce qui m’intéresse lorsque j’écris.
Nous pensons souvent que le drame est l’événement lui-même : le meurtre, l’accident, la disparition. Mais le véritable drame commence souvent après, lorsque les caméras sont parties, lorsque les funérailles sont terminées, lorsque les survivants doivent continuer à vivre. Le drame de la survie, c’est porter une blessure pendant des années. C’est apprendre à avancer avec une absence. C’est voir le temps transformer les êtres sans jamais effacer complètement ce qui leur est arrivé.
Richard Avedon photographie précisément cela. Il ne photographie pas des événements, il photographie leurs conséquences. Chaque ride, chaque regard, chaque silence semble raconter une histoire que personne n’a besoin d’expliquer.
« […] on attend des photographes qu’ils représentent les personnalités publiques sous leur meilleur jour, au moyen de poses ou d’angles flatteurs, d’une lumière réfléchie ou diffuse et de filtres qui adoucissent les traits; les photos sont ensuite retouchées afin d’unifier l’apparence de la peau. Avedon, lui, n’hésite pas à transgresser ces principes en soulignant les petits défauts, les rides, les pattes d’oie, les plis et les taches de vieillesse – les marques extérieures de ce qu’il décrira comme « l’avalanche du temps » qui déferle sur les visages et les corps », écrit le MBAM dans son descriptif de l’expo.
Les portraits de son père
La partie de l’exposition qui m’a le plus bouleversé est sans contredit celle consacrée à son père, Jacob Israel Avedon, qui a d’ailleurs vendu des produits financers comme des fonds communs de placement pendant une bonne période de sa vie. Cette série de portraits, réalisée entre 1969 et 1973, a d’abord été présentée en 1974 au Museum of Modern Art de New York, où elle a constitué la toute première exposition solo d’Avedon dans sa propre ville. Neuf photographies, montées plus grandes que nature, qui retracent le déclin d’un homme jusqu’à sa mort.
On voit un homme vieillir, s’affaiblir, perdre progressivement ses forces, et s’approcher de la mort. Avedon ne détourne jamais le regard. Il accompagne son père jusqu’au bout, avec une tendresse immense, mais sans chercher à adoucir la réalité. Il ne s’agit pas d’une démonstration morbide. Il s’agit d’un immense geste d’amour, même si Avedon lui-même a plus tard confié y avoir vu, avec le recul, quelque chose de plus trouble : l’impression d’avoir, par sa caméra, accompagné la mort de son père d’un peu trop près pour que ce soit uniquement un geste de tendresse.
Pourquoi j’ai pensé à Stephen Adams
En parcourant l’exposition, je me suis surpris à penser à un personnage qui m’accompagne depuis plusieurs années : Stephen Adams, chef des placements de la York Investment Securities. Les lecteurs de ma série de romans policiers la Chronique noire de Maisonneuve savent qu’il est un homme difficile, sec, amer. Souvent même dur avec ceux qui l’entourent. Certains lecteurs m’ont déjà demandé pourquoi je lui avais donné un caractère aussi abrasif.
La réponse est simple : on ne devient pas comme Stephen Adams sans raison. L’amertume n’est presque jamais un trait de personnalité de départ. C’est souvent la conséquence d’un drame.
Stephen Adams porte depuis dix-sept ans la mort de Sarah Lessard, son amour d’adolescence, disparue dans un accident qui aurait pu ne jamais arriver. Ce drame l’a transformé. Il continue de faire son travail, il continue d’avancer. Mais il s’est perdu et ne sera plus jamais le même homme. Au fil des tomes de la série, on est témoin de la déchéance de Stephen Adams, et c’est précisément ce que j’ai revu dans les photographies d’Avedon. Le temps ne guérit pas toujours. Il transforme, il façonne, il laisse des traces, comme un portrait.
Ce qu’il faut savoir, c’est que lorsque j’écris un roman, je m’intéresse moins aux événements qu’à leurs répercussions. Un meurtre ne m’intéresse pas seulement parce qu’il lance une enquête. Il m’intéresse parce qu’il bouleverse des gens et le cours des choses, parce qu’il change une ville, parce qu’il transforme ceux qui restent et les oblige à continuer malgré tout.
Les personnages qui me touchent ne sont pas toujours ceux qui traversent les drames. Ce sont souvent ceux qui vivent avec. Stephen Adams en fait partie. Et en quittant le Musée des beaux-arts de Montréal, je me suis rendu compte que Richard Avedon racontait exactement la même chose, avec un appareil photo plutôt qu’avec des mots.
Une exposition qui mérite le détour
Il reste vraiment peu de temps, mais je recommande vivement cette exposition, pas seulement aux amateurs de photographie, mais à tous ceux qui aiment les histoires humaines, qui s’intéressent au temps, à la mémoire, à la résilience, et à ce que les épreuves inscrivent sur un visage.
On y découvre un immense artiste. Mais surtout un homme qui a compris que les plus grands drames ne sont pas toujours ceux qui éclatent. Ce sont souvent ceux qui continuent de vivre, silencieusement, dans le regard des survivants. C’est probablement la plus belle leçon que je retiendrai de Richard Avedon.
Photo : Musée des Beaux-Arts de Montréal. Crédit : par Andrea Wright. Sous licence Creative Commons.
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