The Warriors : ce film culte qui m’a inspiré pour écrire la traque d’Angoisses et vertiges au Mexique

The Warriors : ce film culte qui m’a inspiré pour écrire la traque d’Angoisses et vertiges au Mexique

LES CARNETS NOIRS — L’Odyssée de Christopher Nolan est sortie en salle ce mois-ci, et le succès est au rendez-vous. Le film a récolté environ 124,5 millions de dollars aux États-Unis et au Canada dès son premier week-end, le meilleur démarrage nord-américain du cinéaste depuis The Dark Knight en 2012. Une adaptation d’un texte vieux de 2 700 ans qui devient, en 2026, l’un des plus gros phénomènes de l’année dans nos salles.

Les grandes sagas grecques continuent visiblement d’inspirer le cinéma, encore aujourd’hui. Mais ce n’est pas nouveau. Bien avant Nolan, un autre texte antique attribué à un général grec, l’Anabase de Xénophon, avait déjà nourri un film culte du cinéma américainThe Warriors, de Walter Hill, sorti en 1979.

Je le dis d’entrée de jeu, parce que c’est important d’être honnête là-dessus : The Warriors n’est pas un grand classique du cinéma, du genre qu’on étudie dans les écoles comme L’Odyssée le sera certainement. À sa sortie, la critique l’a plutôt démoli. Roger Ebert lui a donné deux étoiles sur quatre, reprochant à ses dialogues d’être plats et à son intrigue de manquer de profondeur. Gene Siskel a été encore plus sévère, parlant d’un « mensonge romantique » sur la vie de gang. Le film a même été classé X en France à sa sortie, la commission de contrôle des films jugeant qu’il donnait une vision trop réaliste de la guérilla urbaine que peuvent développer des gangs pour conquérir une ville.

Et pourtant. Ce film-là, je l’ai toujours adoré. Je l’ai revu d’ailleurs plusieurs fois pendant que j’écrivais mon roman Angoisses et vertiges au Mexique, parce que j’avais besoin de me nourrir de quelque chose de précis : la sensation d’un groupe qui doit traverser un territoire hostile, étape par étape, sans jamais pouvoir souffler. Sans le savoir, j’écrivais moi aussi, à ma façon, une variation moderne sur ce vieux récit du retour.

Un convoi qui doit rentrer chez lui

La prémisse de The Warriors est d’une simplicité presque théâtrale. Une centaine de gangs new-yorkais se réunissent pour un sommet nocturne à Van Cortlandt Park, dans le Bronx. Le meneur charismatique qui orchestre la rencontre est assassiné. Un gang de Coney Island, les Warriors, est faussement accusé du meurtre. Il n’a alors qu’une seule mission : retraverser toute la ville, à pied et en métro, jusqu’à son territoire, pendant que tous les autres gangs sont à ses trousses.

C’est une structure de fuite ponctuée d’obstacles, où chaque station de métro, chaque quartier traversé, amène une nouvelle menace, un nouveau gang, un nouveau danger. Rien à voir, sur le plan du sujet, avec les thèmes qui traversent mon roman. Mais sur le plan de la mécanique narrative, c’est exactement ce que je cherchais en écrivant la traque de Justina Barroso et de Patrick Turcotte à travers le Mexique.

C’est là, justement, que le lien avec l’Anabase de Xénophon prend tout son sens. Le roman de Sol Yurick dont The Warriors est tiré s’inspire de ce récit antique de soldats grecs forcés de traverser un territoire ennemi pour retrouver leur chemin vers la mer. La même trame, revisitée par Walter Hill, transposée dans le New York nocturne de 1979. Et j’ai l’impression, avec le recul, d’avoir moi-même fait un détour par cette même trame ancestrale, sans l’avoir cherché consciemment au départ.

Dans Angoisses et vertiges au Mexique, Victor Carpentier, rédacteur en chef d’un puissant magazine, envoie ses deux meilleurs journalistes, Justina et Patrick, sur les routes clandestines de la migration pour suivre la trace d’un lanceur d’alerte en fuite. Comme les Warriors, ils avancent dans un territoire qui n’est pas le leur, où chaque étape du trajet, chaque gare, chaque ville, chaque tronçon de route, comporte son lot de dangers et de rencontres qui peuvent tout faire basculer. Revoir The Warriors pendant l’écriture m’a aidé à sentir ce rythme-là : l’urgence d’avancer, la fatigue qui s’accumule, la géographie elle-même qui devient un personnage à part entière.

Un film culte, malgré tout

Ce qui est fascinant avec The Warriors, c’est sa trajectoire. Mal reçu par une partie de la critique à sa sortie, associé à des incidents de vandalisme et même à des actes de violence dans certaines salles de cinéma américaines lors de sa sortie en 1979, le film a pourtant fini par devenir un véritable film culte. Le New York Times l’a inclus dans sa liste des mille meilleurs films jamais réalisés, et Rotten Tomatoes lui accorde aujourd’hui une note de 88 % d’appréciation. Il a engendré un jeu vidéo, une bande dessinée, des figurines, un jeu de société, et même un album-concept récent signé Lin-Manuel Miranda.

Et l’un des signes les plus clairs de ce statut culte, c’est la quantité de références qui lui ont été faites dans la culture populaire au fil des décennies, et Les Simpson n’y ont pas échappé. La série a repris, à quelques reprises, l’esthétique des gangs costumés du film, ainsi que la scène devenue iconique où Luther fait tinter des bouteilles vides en lançant sa réplique désormais culte, « Warriors, come out to play ». Ce n’est jamais devenu un épisode complet consacré au film — il ne faut pas se fier à tous les montages qui circulent en ligne et qui laissent croire le contraire — mais ces clins d’œil ponctuels suffisent à illustrer à quel point The Warriors a marqué l’imaginaire collectif, bien au-delà de son accueil critique mitigé.

C’est justement cette dualité qui me plaît : un film que les critiques ont démonté, qui est bien loin d’être un chef-d’œuvre, mais qui a quelque chose d’authentique dans sa manière de raconter une traversée. Une œuvre qui a fini par avoir raison de ses détracteurs, à force de rester dans la mémoire des gens.

Mon rôle de journaliste n’a jamais quitté l’écriture

Ce qui distingue Angoisses et vertiges au Mexique d’un simple exercice de style inspiré par un film, c’est le travail documentaire qui se trouve derrière chaque page. Là où The Warriors invente une géographie stylisée du New York nocturne, j’ai voulu, moi, ancrer la traque de mes personnages dans une réalité vérifiable.

Comme journaliste, j’ai documenté les lieux traversés par Justina et Patrick, les circuits d’autobus qu’empruntent réellement les migrants, la route du Tren de la muerte — ce train de marchandises que des milliers de personnes empruntent chaque année au péril de leur vie pour remonter vers le nord du Mexique — ainsi que la description précise des villes qui jalonnent ce parcours. Ce sont des lieux réels, des trajets réels, une géographie que j’ai pris soin de vérifier avant de la mettre en fiction.

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Et surtout, je tiens à le répéter ici comme je l’ai fait ailleurs : les scènes les plus dures du roman, celles qui touchent aux sévices et à la violence subis sur ces routes, ne sont pas sorties de mon imagination. Elles s’appuient sur de véritables témoignages de migrants, rapportés dans des enquêtes d’Amnesty International, de Human Rights Watch, de Médecins sans frontières et de l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime. Je n’ai pas inventé cette violence. Je l’ai documentée, comme journaliste, avant de la fictionnaliser comme auteur.

Deux traques, deux mondes

The Warriors et Angoisses et vertiges au Mexique n’ont, au fond, presque rien en commun sur le plan du propos. L’un est une fable urbaine stylisée, filmée comme une bande dessinée qui prend vie, sortie d’un New York fantasmé de la fin des années 1970. L’autre est un thriller pour lecteurs avertis ancré dans une réalité contemporaine et documentée, celle des routes migratoires clandestines vers les États-Unis.

Mais les deux racontent, à leur façon, la même chose : un groupe qui doit traverser un territoire qui ne lui appartient pas, en accumulant les épreuves, pour espérer atteindre l’autre bout du chemin. C’est cette mécanique-là, cette tension de la traversée, que revoir The Warriors m’a permis de retrouver chaque fois que j’avais besoin de m’y replonger pendant l’écriture. Un film que je ne me lasserai pas de regarder, même s’il n’a rien d’un classique parfait, et peut-être justement parce qu’il n’en est pas un.

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