
Richard Cloutier
LES CARNETS NOIRS — Il y a des moments viraux qui ne durent que quelques secondes à l’écran, mais qui finissent par en raconter beaucoup plus long que prévu sur la nature humaine. Voilà maintenant un peu plus d’un an, le 16 juillet 2025 au stade Gillette, en banlieue de Boston, c’est ce qui est arrivé lorsqu’un kiss cam a été braqué sur deux spectateurs pendant un concert de Coldplay.
La genèse de l’histoire
Les deux personnes visées par la caméra, enlacées, visiblement mal à l’aise dès qu’elles se sont vues à l’écran géant, étaient Andy Byron, PDG de l’entreprise technologique Astronomer, et Kristin Cabot, sa directrice des ressources humaines. Le chanteur Chris Martin, en voyant leur réaction, a lancé une remarque devenue tout aussi virale : soit ils ont une aventure, soit ils sont simplement très gênés. La vidéo, publiée sur TikTok, a été vue plus de cent millions de fois dès les premiers jours, et ça a continué.
Les deux étaient mariés au moment de l’incident. Byron a été mis en congé le 18 juillet, puis a démissionné le 19. Cabot a démissionné quelques jours plus tard.
Ce que Cabot a vécu depuis
C’est là que l’histoire cesse d’être une simple anecdote virale amusante et devient quelque chose de plus lourd, de plus triste, et de plus inégal.
Kristin Cabot a expliqué, dans des entrevues accordées depuis (notamment à Oprah Winfrey et au New York Times), qu’elle croyait que Byron avait mis fin à son mariage avant que les deux ne nourrissent les sentiments qu’ils avaient développés l’un pour l’autre, au cours des quelques semaines précédant le concert. Elle-même traversait une séparation avec son propre mari, entamée à l’amiable quelques semaines avant l’incident. Elle a déposé sa demande de divorce en août 2025.
Mais dans les mois suivants, Byron a été aperçu avec son épouse portant tous deux leur alliance. Kristin Cabot a fini par couper les ponts avec lui, expliquant qu’il ne s’était pas montré honnête envers elle sur sa propre situation conjugale. « Il n’était pas la personne qu’il prétendait être », a-t-elle résumé.
Le prix payé par les deux n’a rien eu d’équivalent. Selon ce que l’on en sait, Byron a quitté son poste, mais semble être retourné dans sa vie conjugale sans grand bruit. Cabot, elle, a vécu du harcèlement en ligne, du doxing, des menaces de mort par dizaines, la perte de nombreuses relations professionnelles, et elle n’est toujours pas retournée sur le marché du travail. Elle-même reconnaît sa part de responsabilité. Elle a parlé d’une décision « alimentée par l’alcool » qu’elle regrette, mais elle a aussi souligné, avec raison, à quel point l’attention et le jugement se sont abattus sur elle de façon disproportionnée par rapport à ce qu’a vécu Byron.
Ce que cette histoire dit des relations humaines
Ce qui est frappant dans cette affaire, ce n’est pas tant le moment viral lui-même. Ces choses-là arrivent et la caméra a simplement rendu publique une gêne qui, dans 99 % des cas similaires, serait restée privée. En fait, c’est tout ce que l’histoire révèle une fois qu’on gratte sous la surface.
On aime croire que les relations humaines suivent des scénarios simples : soit on est fidèle, soit on ne l’est pas ; soit un couple est terminé, soit il ne l’est pas. La réalité est presque toujours plus compliquée que cela. Kristin Cabot affirme qu’elle croyait sincèrement traverser une rupture parallèle à la sienne, avec quelqu’un qui vivait la même chose qu’elle. Les faits, tel qu’ils ont émergé par la suite, suggèrent que ce n’était peut-être pas tout à fait le cas, que la version qu’on lui avait présentée ne correspondait pas nécessairement à ce qui se passait réellement de l’autre côté.
Les relations prennent des formes multiples, rarement aussi nettes qu’on voudrait le croire de l’extérieur. Les gens agissent souvent à partir de ce qu’ils croient être vrai sur le moment, en cherchant simplement à se sentir bien, ou moins malheureux, à se raccrocher à quelque chose, à combler un vide, sans nécessairement avoir la pleine mesure de ce que vit ou de ce que cache la personne en face d’eux. Ce n’est ni une excuse ni une condamnation. C’est juste, je crois, plus proche de la vérité que le jugement instantané qu’un extrait de trois secondes peut inspirer sur les réseaux sociaux.
Les relations amoureuses dans mes romans
C’est exactement ce genre de complexité que j’essaie de représenter à travers les relations de mes personnages. J’y évoque en quantité des liens rarement simples, souvent imparfaits, construits sur des malentendus, des besoins qui ne s’alignent pas tout à fait, des vérités que l’un cache à l’autre sans toujours s’en rendre compte lui-même.
Prenez Joey Steltzer. Dans La pluie tombait et la débâcle s’est amorcée, le tome 1 de la Chronique noire de Maisonneuve, on le croise pour la première fois au volant de sa Mercury Montclair Cruiser 1956 rouge sang, qui s’arrête devant le bar de l’Hôtel Queen’s. C’est là qu’on le découvre aux côtés d’Ann Saint-Marc, une brune de 34 ans réputée pour son esprit libéral, dix ans sa cadette. Tous deux fiscalistes, ils forment un couple relativement bien assorti, dont l’historique amoureux respectif ne laissait pourtant rien présager. « Le temps fait son œuvre », lance Steltzer, amusé, lorsqu’on l’interroge sur le sujet.
Mais ce qui rend Joey Steltzer intéressant, ce n’est pas ce couple en apparence stable. C’est tout ce qui l’a précédé. Il a d’abord fréquenté une jeune gérante de restaurant rapide qu’il a installé dans son condo locatif du quartier Rosemont, dont il a payé les études, et qui l’a quitté sans préavis une fois son diplôme en poche, pour s’installer à Vancouver avec un collègue d’université. Il y a eu ensuite une liaison de plusieurs années avec une barista, une relation qu’il a lui-même rendue presque toxique à force d’avidité affective, jusqu’à ce qu’elle s’éteigne sans raison vraiment nommée. Dans les deux cas, le même mécanisme : Steltzer, constamment en demande d’affection et de reconnaissance, fait des compromis obstinés pour retenir l’autre, et finit par peser trop lourd sur la relation qu’il tente de préserver.
Dans La bête prise en cage, le tome 4 de la série, on retrouve Joey Steltzer et Ann Saint-Marc, toujours ensemble. Le couple vivote. En fait, Steltzer l’adore, et c’est réciproque, mais il ne sait pas nourrir adéquatement cette relation, pas plus qu’il n’a su nourrir les précédentes. Sa dépendance affective le rend paradoxalement insatisfait de l’amour qu’on lui porte. Ses schémas comportementaux le font douter qu’il mérite d’être aimé, et il peine à croire pleinement aux sentiments d’Ann Saint-Marc, même lorsqu’ils sont sincères. Aucune preuve d’affection ne suffit jamais tout à fait à combler son besoin d’être rassuré, ce qui le pousse à multiplier compulsivement les relations, amicales ou amoureuses, sans être pour autant un coureur de jupons au sens classique du terme.
Joey Steltzer n’est ni un menteur ni un manipulateur. Il agit, comme tout le monde, à partir de ce qu’il croit nécessaire pour se sentir bien. Sauf que ce qu’il croit nécessaire finit toujours par étouffer ce qu’il cherche à préserver. C’est une autre façon d’illustrer ce que le « couple Coldplay » a mis en lumière malgré lui : personne ne navigue dans une relation avec un plan parfaitement clair en tête, et les meilleures intentions du monde ne suffisent pas toujours à rendre un lien sain.
Il y a aussi Stephen Adams, dont l’histoire prend une tout autre couleur. À 17 ans, Adams était profondément amoureux de Sarah Lessard, une adolescente rousse aussi déterminée qu’attachante, qui le lui rendait bien. Leur lien s’était noué dans l’amitié avant de devenir de l’amour, et s’était resserré davantage encore le jour où Sarah lui avait confié avoir été agressée sexuellement l’année précédente. Un secret qui les rapprocha au point de créer entre eux une complicité rare. Adams s’était juré d’être là pour elle. Il ne se doutait pas que ce serment resterait sans lendemain.
Ce soir-là, Sarah accepta l’invitation de leur ami Devante Peterson, qui gravitait dans leur entourage et deviendrait plus tard une vedette de la boxe internationale — à faire la tournée de quelques soirées privées. Adams ne fut jamais prévenu, et on ignore pourquoi. La voiture que conduisait Peterson fit plusieurs tonneaux dans le tunnel Ville-Marie. Sarah y perdit la vie. Peterson s’en tira avec des contusions mineures et, les lois de l’époque étant ce qu’elles étaient, aucune accusation ne fut portée contre lui. Il quitta Maisonneuve la semaine suivante pour Las Vegas, sans jamais revoir Adams, et n’y remit plus les pieds pendant dix-sept ans.
Encore dans La bête prise en cage, le tome 4 de la série, quand les deux hommes se retrouvent enfin, dix-sept ans plus tard, assis côte à côte dans la Lincoln Continental 1961 décapotable noire d’Adams qui les mène vers une conférence de presse, aucun des deux ne trouve la force de parler. Ni de changer de poste quand la radio se met à jouer Never Let Me Down Again de Depeche Mode, comme si le hasard avait choisi la trame sonore exacte de la nuit qui a tout changé. Ils la laissent jouer jusqu’au bout, en silence, chacun rattrapé par ce que le passé n’a jamais cessé de leur imposer.
De ce drame, Stephen Adams n’a jamais vraiment guéri. Alcoolique, taciturne, rongé par une amertume qu’il n’exprime qu’à travers l’alcool et, plus rarement, des accès de violence qu’on lui prête un peu partout à Maisonneuve, il occupe aujourd’hui le poste de chef des placements de la York Investment Securities, une division de la First Canadian Bank contrôlée par Raymond D. York, le principal criminel de la série. Il vit par ailleurs aux côtés de Marianne Dubuc, une femme qu’il fréquente sans passion depuis des années, précisément parce qu’elle ne lui demande rien. Elle ne le juge jamais, ne l’interroge jamais sur ce qu’il fait, et cette absence de questions est peut-être la seule chose qui lui permette de rester en couple. Ils s’accommodent l’un de l’autre, chacun y trouvant son compte au fil des nuits folles de Maisonneuve.
C’est une forme de relation différente de celle de Joey Steltzer, mais tout aussi révélatrice. Là où Steltzer cherche compulsivement à combler un vide affectif, Stephen Adams, lui, s’est simplement résigné à ne plus rien attendre. Il a trouvé, en Marianne Dubuc, quelqu’un qui ne lui demandera jamais d’affronter ce qu’il refuse d’affronter. Ce n’est ni un grand amour ni un mensonge. C’est un arrangement qui convient à deux personnes, pour des raisons qui n’ont pas besoin d’être dites à voix haute. Une autre façon, finalement, d’illustrer qu’une relation n’a pas à ressembler à ce qu’on imagine pour être, à sa manière, un endroit où deux personnes choisissent de rester.
Il y a aussi le couple Aaron Kennedy et Patsy Noro que l’on croise dans Plongeon dans l’abîme, le tome 3 de la série. Ils nourrissent une tout autre forme de lien, plus légère en apparence, mais tout aussi sincère. Négociateur de produits financiers, Kennedy partage sa vie entre Wildwood, dans le New Jersey, et Maisonneuve. Patsy Noro, 28 ans, travaille comme barmaid dans les différentes succursales des chaînes Peel Pub et Annie’s Bar, et utilise la maison inhabitée de Kennedy comme pied-à-terre. Ils ne forment pas un couple au sens conventionnel — ce sont des amis avec bénéfices, sans engagement ni exclusivité affichée — mais leurs retrouvailles, chaque fois qu’ils se recroisent après plusieurs mois d’absence, sont chargées d’une tendresse et d’une complicité qui dépassent largement ce que le terme suggère habituellement. Dans une scène du roman, alors qu’ils sont assis côte à côte dans une limousine, Kennedy, heureux de se retrouver auprès d’elle, se contente de lui sourire en esquissant un clin d’œil, puis la serre doucement, brièvement dans ses bras. Elle, en retour, lui caresse tendrement le visage et passe sa main dans ses cheveux. Rien de spectaculaire, mais tout y est : le respect, l’affection, cette aisance entre deux personnes qui n’ont besoin de rien se prouver. Elle veille sur lui à sa manière et lui la traite avec une douceur constante, sans jamais chercher à transformer ce qu’ils ont, en autre chose que ce que c’est déjà : un respect mutuel, une affection réelle, et l’absence délibérée d’attentes qui pourraient tout gâcher.
Puis, il y a Thorsten Schöldorff et Simona D’Aragon, un couple que l’on croise également dans le tome 3. Lui, un ancien ailier droit de la Ligue nationale de hockey devenu propriétaire d’hôtel ; elle, l’ancienne chanteuse principale d’un girls band local des années 2000. Un couple sincèrement épris l’un de l’autre — la preuve, s’il en fallait une, que l’amour peut être simple et véritable dans un univers autrement peuplé de liaisons compliquées. Mais même l’amour le plus authentique ne protège de rien dans la Chronique noire de Maisonneuve, et un drame viendra les toucher, sans égard à la sincérité de ce qui les unit.
Il y a encore beaucoup d’autres personnages dans mes romans dont les relations sont compliquées, pour ne pas dire tortueuses. Ce n’est pas un hasard, ni un simple penchant pour le mélodrame. C’est que la façon dont mes personnages aiment, se retiennent d’aimer, ou composent avec des liens qui ne ressemblent à rien de conventionnel, ajoute une dimension sociale et une profondeur complémentaire à l’intrigue du roman noir. Les crimes, les combines financières, les silences complices, tout cela prend un tout autre relief quand on comprend ce que chaque personnage traîne, protège ou refuse d’affronter dans sa vie intime. Ces relations, pas toujours conventionnelles, montrent aussi la diversité des liens humains, et c’est précisément cette diversité qui donne à mes personnages leur richesse psychologique.
Une chose demeure vraie, autant dans la vraie vie que dans la fiction : personne ne navigue dans une relation avec un plan parfaitement clair en tête. On fait ce qu’on croit être le mieux, sur le moment, avec l’information qu’on a, même quand cette information s’avère, après coup, incomplète, en cherchant seulement à être heureux ou à moins souffrir.
Photo : Coldplay. Crédit : Raph_PH, SYSTEMAX JFIF Encoder, sous licence Creative Commons 2.0.
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