
Richard Cloutier
LES CARNETS NOIRS — La question migratoire est plus que jamais un sujet d’actualité brûlant. Au Québec, à l’approche des élections provinciales du 5 octobre, les aspirants premiers ministres se livrent depuis plusieurs semaines à des échanges nourris sur le sujet. C’est un dossier qui s’est invité au cœur de presque chaque débat des chefs, et qui occupe, selon plusieurs observateurs, une place rarement vue dans une campagne électorale québécoise.
Mais par-delà ces débats, qui portent d’abord sur les seuils d’immigration légale, la question de la migration clandestine demeure un sujet on ne peut plus chaud, et ce, à l’échelle de la planète. Le 27 septembre, on célèbre d’ailleurs chaque année la Journée mondiale du migrant et du réfugié, instituée en 1914 par le pape Benoît XV. C’est une rare occasion de rappeler que derrière les statistiques et les enjeux politiques se trouvent des trajectoires humaines, souvent marquées par un courage immense et des risques tout aussi importants.
De fait, la question de la migration clandestine occupe une large place dans l’actualité. Elle traverse le monde entier, sous toutes ses formes. Il y a quelques semaines à peine, le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés annonçait la mort ou la disparition d’environ 144 personnes au large des côtes mauritaniennes, lors d’une tentative de traversée entre l’Afrique de l’Ouest et l’Europe, une des routes migratoires les plus meurtrières au monde. Un drame parmi tant d’autres, qui rappelle à quel point cette réalité continue de faucher des vies, peu importe le continent ou la route empruntée.
Au moment où j’ai amorcé la rédaction de mon roman Angoisses et vertiges au Mexique, il était régulièrement question dans l’actualité des caravanes de migrants venus d’Amérique du Sud, traversant une succession de pays jusqu’au Mexique dans l’espoir d’atteindre les États-Unis. Les politiques migratoires américaines de l’époque rendaient déjà ce périple extrêmement périlleux, avec à la clé, un potentiel emprisonnement et la déportation. Et pourtant, ces gens prenaient tous les risques, portés par l’espoir, souvent le seul qu’il leur restait, d’atteindre un monde meilleur.
La route terrestre qui relie l’Amérique du Sud aux États-Unis est certainement l’une des plus dangereuses au monde si on cherche à la franchir en tant que migrant illégal. Ce n’est pas un secret que le racket et les violences sexuelles y sont monnaie courante, sans parler du risque de tomber carrément entre les griffes de membres de bandes criminelles. En l’occurrence, en tâchant de traverser le continent pour gagner le nord, de nombreux migrants sont rançonnés, violemment battus ou même tués, et leurs corps sont abandonnés ou portés disparus. Sur ces routes, les dangers sont partout : les gangs qui contrôlent des tronçons entiers du trajet, la maladie, qui guette dans des conditions sanitaires précaires, et, plus insidieux encore, des fonctionnaires, des policiers et des soldats corrompus, censés aider et protéger, qui participent parfois eux-mêmes à l’exploitation de ces populations vulnérables.
C’est cette réalité que j’ai voulu ancrer dans Angoisses et vertiges au Mexique. Victor Carpentier, propriétaire et rédacteur en chef d’un puissant magazine, envoie ses deux meilleurs journalistes, Justina Barroso et Patrick Turcotte, sur les routes de la migration clandestine. En apparence, pour un reportage. En réalité, pour suivre la trace d’un lanceur d’alerte en fuite.
Leur voyage commence par le franchissement du fleuve Suchiate, frontière naturelle entre le Guatemala et le Mexique, sur des radeaux de fortune. « Autour d’eux, quantité de migrants sont entassés sur des embarcations aussi précaires, alors que sur d’autres, des marchandises de tout type, comme des cartons de boissons gazeuses et de paquets de cigarettes, et même des cages remplies de volailles, ont été empilées. Toutes cabotent dans les broussailles du fleuve, la majorité se dirige vers la rive mexicaine, tandis que d’autres en reviennent vides. Elles se déplacent à bonne distance du pont Rodolfo Robles, le lieu officiel du passage des douanes et du contrôle des passeports. Seulement dix minutes suffisent pour que le radeau franchisse le Suchiate. Une fois débarqué sur le sol mexicain, le groupe auquel se sont joints naturellement les trois passagers originaires du Honduras, Erlinda, Gilberto et Cristobal, s’éloigne en vitesse de la rive et pénètre directement dans les terres forestières tropicales. C’est-à-dire, dans un bras de la jungle Lacandona qui s’étend du Chiapas, au Mexique, depuis le Guatemala, jusqu’à la partie sud de la péninsule du Yucatan. Les marcheurs s’engagent sur un sentier étroit envahi par une végétation dense qui les mènera, espèrent-ils, jusqu’à la México 200, tout en contournant la zone résidentielle de la ville frontalière de Hidalgo. Le but étant d’éviter les postes de contrôle et les patrouilles des agents de l’immigration. La Mex 200 est la plus grande autoroute du pays.»
Tapachula, première étape
Après avoir franchi la frontière, la première étape de nos deux journalistes (et de la plupart des migrants clandestins) est Tapachula, dans le Chiapas. Il s’agit d’une ville charnière sur ces routes clandestines, où des milliers de migrants convergent chaque jour. Notre duo y est mené par un chauffeur, en compagnie d’autres migrants, empruntant un tronçon de la México 200. « Tapachula est ni plus ni moins qu’une prison à ciel ouvert, une ville entonnoir, déplore le chauffeur. Des sans-papiers, il en arrive des milliers tous les jours, mais une fois en ville, ils sont bloqués pendant des mois avant de pouvoir en ressortir. Car sans un visa en règle, ils ne sont pas autorisés à quitter la ville ni à travailler, indique-t-il. Ce qui n’empêche pas des caravanes improvisées de se former. Chaque jour, ils sont plusieurs centaines, voire des milliers de personnes à quitter Tapachula à pied, parfois sans nourriture ni eau, pour poursuivre leur voyage vers le nord dans l’espoir d’atteindre les États-Unis sains et saufs. Sauf qu’ils risquent de tomber sur un contrôle pendant qu’ils circulent dans le pays. Ils sont alors arrêtés, détenus et expulsés. Ce qui est tout de même mieux que de croiser le chemin de gangs criminels et de membres de cartels. »
Angoisses et vertiges au Mexique est un roman pour lecteurs avertis. Je tiens à le répéter, les scènes les plus dures du roman, celles qui touchent aux sévices et à la violence subis sur ces routes, ne sont pas sorties de mon imagination. Bien que le tout soit romancé, elles s’appuient sur de véritables témoignages de migrants, rapportés dans des enquêtes d’Amnesty International, de Human Rights Watch, de Médecins sans frontières et de l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime. Comme journaliste, je n’ai pas inventé cette violence. Je l’ai documentée, avant de la fictionnaliser comme auteur.
Mais mon roman ne s’arrête pas à la noirceur du parcours. C’est aussi ça, la réalité de ces routes : une dualité constante entre la beauté qui persiste et l’horreur qui guette. Par exemple, cette scène qui se déroule à Tapachula, alors que Justina traverse le centre historique de la ville. « Les échos d’une musique se font alors entendre et Justina tourne la tête pour en trouver la provenance. À l’autre extrémité de la place publique, elle aperçoit des danseuses folkloriques vêtues de tuniques colorées. Installées à proximité d’une fontaine, elles bougent au rythme de la musique d’un ensemble de mariachis en costume, avec des trompettes, des violons, une vihuela et un guitarrón. La mélodie lui apporte instantanément un peu de gaieté. Elle sort son portable, s’approche du lieu de la prestation et discrètement, prend quelques clichés, incapable de ne pas saisir ce rare moment de ravissement depuis qu’elle est partie en exil sur les routes du Mexique. »
Et un peu plus loin : « Tandis qu’ils traversent le centre historique de Tapachula pour se rendre à l’adresse fournie par leur passeur, elle flâne en observant avec intérêt les bâtiments monumentaux qui émergent entre les commerces et les maisons colorées qu’elle croise sur son chemin. Par exemple, la majestueuse église de la paroisse San Agustín. Elle jouxte le Musée de Tapachula qui est logé dans l’ancien palais municipal. Il s’agit d’un superbe immeuble construit dans le style Art déco, agrémenté en façade d’une immense horloge datant du XIXe siècle. Tous deux sont situés en face du Parque Miguel Hidalgo, la place centrale de Tapachula bordée d’arbres, dans laquelle Justina aperçoit une grande fontaine et un joli kiosque orné de ferronneries baroques. Elle avance dans le déni, cherchant à faire abstraction du fait qu’ils risquent continuellement de se faire agresser et dépouiller par des bandes organisées, et qu’elle craint de rencontrer sur sa route tout autant des narcotrafiquants que des voleurs opportunistes et des représentants de l’autorité mexicaine. »
Abelardo
Mais rien, dans tout ce que j’ai documenté pour ce roman, ne m’a autant marqué que la réalité des mineurs non accompagnés sur ces routes. Le Tren de la muerte, aussi surnommé La Bestia, est un réseau de trains de marchandises que des dizaines de milliers de migrants empruntent chaque année pour traverser le Mexique du sud au nord, faute de moyens pour payer un passage plus sûr. Ils s’agrippent au toit des wagons ou s’accrochent entre les essieux, au péril de leur vie : chutes mortelles, mutilations, agressions de bandits qui attaquent le train en marche. Dans mon roman, Justina croise Abelardo, un enfant de neuf ans, alors accroché comme elle au Tren de la muerte :
« Tandis qu’elle lui joue dans les cheveux, la chroniqueuse peine à retenir ses larmes. Elle imagine les obstacles qu’il a probablement rencontrés jusqu’ici et les dangers qui continuent de le guetter, et cela la bouleverse. Ce n’est pas normal, se dit-elle, qu’un enfant de neuf ans soit laissé à lui-même sur les routes, sans accès à des soins de santé et sans éducation. En fait, sans personne pour le prendre dans ses bras, le réconforter et le protéger. Elle n’a pas cherché à le questionner, mais Abelardo lui raconte qu’il a quitté le Salvador il y a plusieurs semaines afin d’aller rejoindre sa sœur aux États-Unis, parce que sa mère n’arrive plus à le nourrir. Il tire sur une corde accrochée à son cou et montre à Justina la photo d’une adolescente glissée dans la pochette qui pend au bout.
― C’est ma sœur Andrea, dit-il. »
Un ami de la famille avait guidé l’enfant jusqu’au Guatemala, avant qu’ils ne se perdent de vue en montant dans une navette. Abelardo a continué seul, traversant la frontière en zodiac à moteur, jusqu’à s’accrocher, lui aussi, au train de la mort.
« Mes amis me manquent et j’ai souvent faim », confie le gamin à Justina. Mais il lui dit également combien il aime découvrir de nouveaux endroits et manger des aliments qu’il n’avait jamais goûtés auparavant. Il a en outre rencontré plusieurs personnes qui ont été très gentilles avec lui. « Et tu l’es toi aussi », ajoute-t-il.
Selon Abelardo, ce n’est pas si difficile de trouver un abri et de quoi manger. « Les gens en parlent entre eux. Il y a des foyers pour les voyageurs dans presque toutes les villes, et ils sont souvent tenus par des religieuses et des bénévoles. J’ai toujours déniché un toit depuis que je suis parti de la maison », dit-il fièrement. »
Le phénomène des mineurs non accompagnés est, en effet, largement répandu sur ces routes migratoires. Et ça ajoute une couche à ce qui rend cette réalité aussi bouleversante. Elle révèle à la fois le pire et le meilleur de ce que les gens sont capables de faire les uns pour les autres. Des religieuses, des bénévoles, des inconnus qui tendent la main au milieu du chaos, pendant que d’autres, tout autour, n’attendent qu’une occasion pour exploiter la vulnérabilité de ceux qui passent.
Si le sujet vous intéresse, j’en avais déjà parlé plus en détail dans deux billets précédents : l’un sur le scandale des Panama Papers qui a nourri la trame du roman, l’autre sur The Warriors, ce film culte qui m’a inspiré pour écrire la traque de mes personnages.
Angoisses et vertiges au Mexique est un roman pour lecteurs avertis. Un thriller ancré dans une réalité documentée, celle des routes migratoires clandestines vers les États-Unis. Une réalité qui, à l’heure où l’on célèbre la Journée mondiale du migrant et du réfugié, n’a malheureusement rien perdu de son actualité.
Photo : Accumulation – Searching for Destination, œuvre de Chiharu Shiota dont l’exposition Les frémissements de l’âme est présentée au Musée des beaux-arts de Montréal à compter du 26 septembre 2026.
