Quand j’ai envoyé des touristes sur la Lune, plus quelques mots sur  l’horreur lovecraftienne

Quand j’ai envoyé des touristes sur la Lune, plus quelques mots sur l’horreur lovecraftienne

LES CARNETS NOIRS — Le 1er octobre dernier, l’astronaute canadien Joshua Kutryk est arrivé à la Station spatiale internationale à bord de la mission Crew-13 de SpaceX. Depuis tout petit, les actualités concernant les missions spatiales ont toujours attiré mon attention. Ce n’est pas une fascination, mais ça pique certainement ma curiosité. Cette mission survient quelques mois à peine après qu’un autre Canadien, Jeremy Hansen, ait fait partie de l’équipage d’Artemis II, cette mission qui a ramené des humains autour de la Lune pour la première fois en plus de 50 ans. Il s’agissait d’un survol, pas d’un alunissage, mais ce fut un moment marquant tout de même pour l’exploration spatiale canadienne.

Les missions Artemis ambitionnent de ramener l’homme sur la Lune. On verra bien. Mais quoi qu’il en soit, j’évoque cette actualité car j’ai écrit une nouvelle il y a quelques années dans laquelle je me suis justement amusé à ramener des humains sur la Lune.

Je ne le cache pas et vous le savez bien si vous êtes des lecteurs réguliers de mes billets de blogue : la science-fiction n’est pas mon genre habituel. Mon univers, c’est plutôt celui du roman noir, du thriller ancré dans une réalité documentée. J’ai largement évoqué dans mes précédents billets de blogue mes romans de La Chronique noire de Maisonneuve et aussi mon thriller pour lecteurs avertis Angoisses et vertiges au Mexique. Mais de temps en temps, j’aime sortir de mes platebandes habituelles. La nouvelle Détournement spatial en est un bon exemple. C’est une nouvelle dans laquelle une mission de tourisme spatial, censée mener trois richissimes passagers à la Station spatiale internationale, bascule plutôt vers une destination bien différente, orchestrée en secret par le commandant de bord et le propriétaire de l’entreprise qui les transporte.

Sans trop en révéler, disons que le prétexte de cette dérive s’appuie sur l’histoire de la mission Apollo 20. Il s’agit d’un canular selon lequel une mission lunaire secrète, menée conjointement par les États-Unis et l’ex-URSS en 1976, aurait permis à des astronautes de découvrir les vestiges d’une civilisation extraterrestre sur la face cachée de la Lune. On en parle largement sur le net et on peut même trouver des (fausses) vidéos (documentant) cette mission secrète. 

J’ai toujours été fasciné par ce genre d’histoires qui nourrissent les théories du complot. Le genre d’histoire qui se construit à la frontière entre la paranoïa, le fait vérifiable et le pur fantasme collectif. Un terrain que j’explore d’ailleurs aussi, à ma façon, dans mes romans noirs.

Et comme dans tout ce que j’écris, au-delà du drame ou de l’horreur, j’ai voulu ménager dans cette nouvelle un moment de pur émerveillement au cœur de la tension. Ainsi, alors que le module contourne la Lune pour passer derrière, l’équipage a droit à une vue qu’absolument personne n’a connue depuis des décennies. « Le module contourne ensuite la Lune pour passer derrière, et cette manœuvre permet aux voyageurs, pour un moment, d’observer la Terre d’une perspective inédite. Resplendissante, immense, baignée d’une clarté sidérale, elle leur semble émerger d’un tapis couvert d’étoiles. »

Et un peu plus loin, une fois posés sur le sol lunaire : « Les membres d’équipage revêtent leur combinaison spatiale en silence et se retrouvent bientôt sur la surface du sol lunaire, constituée de petits grains très fins. Ils regardent longuement, fascinés, les cratères immenses et les collines autour d’eux, conscients de vivre un moment de grâce. »

C’est ce genre de contraste que j’aime bien mettre en scène. L’angoisse d’un détournement, mêlée à l’émerveillement pur devant l’immensité. Détournement spatial a été publiée une première fois dans Le recueil maudit 2, puis reprise plus tard dans l’un de mes recueils de nouvelles, Clap de fin pour Fort-Beaulac.

Le Recueil Maudit est un collectif annuel d’horreur publié chaque automne entre 2021 et 2023 par l’auteur Dave Turcotte Lafond, disponible sur Amazon pendant un mois, et vendu entièrement au profit d’un organisme québécois. Le tome II a amassé 37 389,25 $ pour SOS Violence conjugale. Un résultat remarquable pour un recueil autoédité vendu sur Amazon. Et je suis particulièrement fier d’avoir pu participer aux trois éditions. Au total, plus de 70 000 $ ont été versés à des organismes en trois ans.

Bref, la science-fiction n’est clairement pas le genre littéraire que vous me connaissez, mais c’était une belle façon de me frotter à un registre différent, le temps d’un texte.

Et pendant qu’on y est : une autre incursion dans un genre qui m’est moins familier

Si Détournement spatial m’a permis une incursion ponctuelle du côté de la science-fiction, j’ai récemment récidivé du côté de l’univers lovecraftien. Un territoire qui me semble tout de même beaucoup plus naturel pour moi, étant donné la noirceur qui habite déjà mes romans, et qui demande aussi beaucoup de recherches pour rendre le cadre crédible.

Le tome 6 des Chroniques de Sheldon Crane, détective de l’étrange, un roman intitulé La créature de Elderville Village, est maintenant disponible sur Amazon. L’ouvrage contient ma nouvelle inédite Le murmure des tentacules en clôture du roman. Un immense merci à l’auteur Stéphane Desroches pour cette belle initiative qui consiste à offrir, en complément de chaque tome de la série, un espace dédié à une nouvelle pour un auteur invité.

Cette fois, pas de Lune, mais un décor beaucoup plus près de chez nous : le pavillon Roger-Gaudry de l’Université de Montréal. Il s’agit de ce majestueux édifice Art déco inauguré en 1943, dont la tour centrale et les dix kilomètres de corridors et de souterrains alimentent depuis toujours les légendes étudiantes. « Son regard embrasse d’un coup les gratte-ciel du centre-ville de Montréal, puis s’étend jusqu’au fleuve Saint-Laurent, traversé par la charpente monumentale, mais élancée, du pont Jacques-Cartier. Puisqu’il se trouve au 18e étage de la tour, soit à environ 65 à 70 mètres au-dessus du sol, auxquels s’ajoute l’altitude du flanc nord-ouest du mont Royal, le spectacle est simplement époustouflant. »

On suit donc les pas de Jason Boutès, un jeune chercheur en biologie marine fraîchement recruté par l’énigmatique professeur Herman, une sommité controversée reconnue pour défendre l’hypothèse de la panspermie. Il s’agit de la théorie selon laquelle les éléments à l’origine de la vie sur Terre proviendraient de l’espace. Herman consacre sa carrière à l’étude des pieuvres, convaincu que certains de leurs traits uniques trahissent une origine extraterrestre. « Les murs sont couverts d’inox et sur deux de ceux-ci, de gigantesques aquariums verticaux y sont adossés côte à côte. […] Avec la lueur apparaissent immédiatement des pieuvres immenses installées chacune dans l’un ou l’autre des longs réservoirs adossés aux parois. Il y en a plus d’une dizaine et le jeune homme découvre, en les voyant se mouvoir, qu’elles sont bien vivantes. ― Ce sont des pieuvres géantes du Pacifique. Les fameuses Enteroctopus dofleini, lance le laborantin avec fierté. »

Mais dès sa première visite au laboratoire, caché derrière une lourde porte coupe-feu au 18e étage de la tour, Boutès ressent une attirance irrationnelle pour une pièce qu’on lui interdit d’explorer. Une attirance qui va rapidement virer à l’obsession.

Sans trop en dévoiler, disons que la curiosité de Boutès finit par le pousser à retourner seul dans ce laboratoire interdit, et que ce qu’il y découvre dépasse largement tout ce que la science peut expliquer. Une présence hypnotique, un chant qu’il n’arrive pas à localiser, et une porte qu’il n’aurait peut-être jamais dû franchir.

Au final, peu importe qu’il soit question d’un voyage sur la Lune ou d’une pieuvre extraterrestre enfermée dans un aquarium au cœur de Montréal, écrire me procure un plaisir sans cesse renouvelé. Et j’espère qu’en vous parlant de ces univers, en vous les faisant découvrir à travers mes mots, je parviens aussi à vous transmettre un peu de ce plaisir.

C’est d’ailleurs exactement ce genre de texte qui me donne envie d’aller plus loin. Le murmure des tentacules a toutes les qualités d’un point de départ : un décor fascinant, un mystère qui ne demande qu’à être creusé, des personnages dont on veut connaître la suite. Alors oui, j’envisage sérieusement d’en faire un roman en bonne et due forme, dont la publication pourrait survenir pour 2027. Parce qu’au fond, c’est ça, le vrai plaisir d’être auteur : se laisser surprendre par ses propres histoires, au point de vouloir continuer à les habiter bien après le point final.

Crédit photo : NASA (domaine public), Saturn V — Apollo 11 launch, 16 juillet 1969

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