
Richard Cloutier
LES CARNETS NOIRS — Je suis un grand fan de covers, ou de reprises, pour employer le terme français. Une reprise, c’est une chanson déjà existante, réinterprétée par quelqu’un d’autre : même composition, même mélodie, mais une voix, un arrangement, parfois un genre musical complètement différent de l’original.
Cette fascination ne sort pas de nulle part. J’écoute continuellement de la musique. Que ce soit en écrivant, en travaillant, le soir lorsque je relaxe sur mon divan avant d’aller au lit, ou encore en lisant et en réfléchissant à tout et à rien. Avant la pandémie, j’aimais simplement consulter des vidéos musicales sur YouTube. Puis, avec le confinement, la solitude a fait en sorte que j’ai eu besoin de certaines béquilles. C’est à ce moment que j’ai pris un abonnement à Spotify.
Pour quelqu’un de social comme je suis, prendre cette habitude fut vraiment salutaire. En effet, le week-end précédant le confinement, je sortais encore danser la salsa et la bachata dans des salles du centre-ville. On ne pouvait imaginer ce qui nous pendait au bout du nez. Ces soirées, c’est le royaume de la promiscuité : on change de partenaire pratiquement à chaque chanson, on danse corps à corps avec des inconnues dans la chaleur et la sueur du dance floor. Alors, c’est un euphémisme de dire que le confinement fut un véritable choc.
Depuis, ma playlist (en fait, j’en ai plus d’une) ne cesse de grandir et elle joue presque non-stop. C’est d’ailleurs au cours de cette même période pandémique, bercé par ce flux musical continu, que j’ai sérieusement travaillé sur les romans de La Chronique noire de Maisonneuve et que j’en ai rédigé les deux premiers tomes. La série en compte maintenant quatre et un cinquième est en route.
Aujourd’hui, signe des temps, je ne vais plus pour danser (ou très rarement), j’écris beaucoup (souvent dans des cafés) et j’en suis à un point où ma playlist principale dépasse les 46 heures de musique, et plus du tiers de ce total est constitué de reprises. Je les explore dans des genres vraiment très variés : électro, folk, rock, pop, métal, et même mariachi.
Quelques exemples parmi d’autres :
- Pump Up the Jam, dans la version des Lost Fingers (l’originale est de Technotronic);
- Hazy Shade of Winter, dans la version des Bangles (l’originale est de Simon & Garfunkel);
- Livin’ on a Prayer, dans la version de The Mariachis (l’originale est de Bon Jovi) : un petit clin d’œil, ici, à mon roman Angoisses et vertiges au Mexique.
Ces temps-ci, il y a trois reprises que j’apprécie particulièrement, et qui se retrouvent en rotation régulière. Si la curiosité vous fait de l’oeil, portez-y l’oreille :
- Like a Prayer, dans la version de Sumner et Triple J (l’originale est de Madonna);
- Creep, dans la version d’Ember Island (l’originale est de Radiohead);
- Et la si agréable (I Can’t Get No) Satisfaction, dans la version très lente et personnelle de Cat Power (l’originale est évidemment des Rolling Stones).
Les covers ont vraisemblablement influencé mon écriture (consciemment ou non)
C’est incontournable ! Il n’y a pas de hasard. Comment pourrais-je ne pas imaginer que ce fort intérêt pour les reprises est ce qui m’a poussé à construire l’univers de Maisonneuve tel qu’il existe dans mes romans ?
Maisonneuve, comme je l’explique plus en détail dans différents billets de blogue des Carnets noirs précédents, dont spécialement dans celui-ci, est une version alternative de Montréal née d’une uchronie où, en 1918, c’est Maisonneuve qui a annexé Montréal, et non l’inverse. Comme la série est contemporaire, ça me permet d’avoir développé tout un univers autour de cette réalité.
Mais ce qui me frappe, c’est qu’au fond, il n’y a presque rien de complètement inventé dans cette ville. Ma version de Maisonneuve est peuplée d’édifices, de lieux et même de marques d’entreprises qui ont réellement existé, mais qui ont depuis disparu.
L’Hôtel Queen’s, par exemple, a vraiment existé à Montréal, et s’élevait, majestueux, au coin de Peel et Saint-Jacques, avant d’être démoli en 1988 après des années d’abandon. Dans mes romans, c’est justement au bar de l’hôtel Queen’s que l’histoire débute dans le premier tome de la série, La pluie tombait et la débâcle s’est amorcée : « L’hôtel Queen’s se dresse sur la rue Peel à l’intersection de la rue Saint-Jacques, à cheval entre le quartier des affaires qui s’amorce dans le secteur du Vieux-Port et le centre-ville. Inauguré en 1893, le confortable établissement est reconnaissable à la majestueuse enseigne installée sur son toit qui affiche son nom en lettres rouges, et à sa façade en pierre de taille de grès rouge qui jouxte la monumentale gare Windsor. »
On y revient d’ailleurs dans le tome 4, La bête prise en cage, où se déroule une scène importante pour l’intrigue.
La Black Horse, cette marque de bière dont le nom trouve sa place dans ma série à compter du tome 3, Plongeon dans l’abîme, n’est pas non plus une invention pure : c’était la bière vedette de la brasserie Dawes, produite à Montréal de la fin des années 1800 jusqu’en 1952. Dans la série, propulsée par le riche entrepreneur brassicole Moe Woodland, elle devient en quelque sorte le cheval de Troie qui permet aux enquêteurs de l’Unité des homicides de s’infiltrer au sein de l’organisation de Raymond D. York dans le cadre de l’opération Kompromat.
Quant à la tour Drummond, ce squat vertical qui occupe une place si centrale dans La chronique noire de Maisonneuve, elle s’inspire elle aussi d’un édifice qui a été démoli en 1990. Il s’agit de ce gratte-ciel de dix étages dans lequel un tunnel a été creusé en 1964 à travers sa base pour laisser passer la circulation du boulevard de Maisonneuve lorsqu’il a remplacé et unifié l’ancienne rue Burnside, qui existait jusqu’alors en tronçons discontinus. Un détail architectural qui, à lui seul, donne le ton du « personnage urbain » que je voulais donner à la ville. D’ailleurs, c’est une photo que j’ai prise de l’édifice avant qu’il ne soit détruit qui illustre la couverture du tome 4 de ma série.
Quant au nom Burnside, je lui ai rendu hommage en l’attribuant à la chaîne de salles de billard qui appartient à Raymond D. York. Comme quoi, rien ne se perd, rien ne se crée.
Une ville « réarrangée »
Rien n’est donc complètement inventé. Ma Maisonneuve uchronique est une ville bâtie à partir de matériaux qui existaient déjà, mais réarrangée, réinterprétée pour raconter quelque chose de nouveau, exactement comme c’est le cas des covers musicaux. Le lieu original existe encore dans la mémoire collective, mais je lui donne une seconde vie, une autre voix, tout comme le font les artistes que j’écoute quand ils réinterprètent une chanson qui ne leur appartenait pas à l’origine.
Peut-être est-ce pour ça que ces reprises me touchent autant : elles prennent quelque chose qui existe ou a déjà existé, et elles lui donnent une autre couleur et une toute autre raison d’exister encore. En créant mon univers, je fais un peu la même chose, à ma façon.
(Photo – source : Archives de la Ville de Montréal, VM94-Z696-11, VM94-Z696-8)
👉 Vous avez aimé ce billet du blogue Les Carnets noirs 🖤 ?
Abonnez-vous et recevez les billets suivants chaque lundi dans votre boîte courriel 🖤

👉 Pour ne rien rater, inscrivez-vous à mon infolettre mensuelle Le Bulletin noir 🖤 Les coulisses de mes romans — les lieux, les personnages, les inspirations 🖤 Les actualités de la Chronique noire de Maisonneuve et de ma futur série les Enquêtes criminelles de Louis Shamrock 🖤 Mes prochains événements — salons, dédicaces, rencontres 🖤 Des bonus exclusifs réservés aux abonnés 🖤 Un regard sans filtre sur ma double vie de journaliste financier et d’auteur de romans noirs.

