
Richard Cloutier
LES CARNETS NOIRS — Il y a une question que le personnage de Scott pose à Jack, le barman du Jack Rebel’s Club, dans ma nouvelle Harrisson, Andréanne et la partie de poker. Une question simple, presque rhétorique, posée après une soirée qui avait tout pour bien se terminer — ou pour mal finir, c’est selon.
« Qui n’aime pas la pizza ? »
C’est moi qui parle, évidemment.
Je suis un fan absolu de pizza. Ma préférée — et je ne changerai pas d’avis — est la capricciosa napolitaine. Sauce tomate type San Marzano. Mozzarella fior di latte. Jambon cuit, champignons cremini, artichauts marinés, olives noires. C’est une pizza qui ne cherche pas à impressionner. Elle impressionne quand même.
Cette passion, comme toutes mes obsessions, finit par se retrouver dans mes écrits. Pas de façon anecdotique — de façon structurante. Mes personnages mangent. Ils vont dans de vrais endroits. Et ces endroits ont une histoire.
Prenons le Stanley Court Building. Dans La pluie tombait et la débâcle s’est amorcée — le premier tome de la Chronique noire de Maisonneuve — l’enquêteuse Thelma MacIsaak et l’inspectrice Isabelle Delgado s’y rendent pour interroger Karine de Neuville. L’endroit est réel : un immeuble patrimonial du Mille Carré Doré, rue Stanley, au cœur du centre-ville de Montréal. Façade en pierre. Architecture classique du début du XXe siècle. Cour intérieure avec fontaine et balcons accrochés à la façade intérieure.
Je suis entré subrepticement dans cette cour pour pouvoir la décrire avec précision. Je voulais voir la fontaine, les proportions, la lumière. Et le détail qui a son importance dans l’intrigue : cet immeuble n’a pas d’ascenseur. Pour accéder aux appartements — parfois jusqu’au 4e étage — il faut monter des escaliers.
Pourquoi ce bâtiment précisément ? Parce qu’il est situé directement en face de La Brigade pizza, que je fréquentais chaque semaine avant la pandémie. C’est aussi simple que ça. Un lieu que j’aimais, en face d’un lieu que j’aimais. La fiction a suivi.
La pandémie a mis fin abruptement à ce rituel hebdomadaire. Pendant des années, La Brigade a existé dans ma mémoire plutôt que dans mon assiette. Mais grâce à mon amie Suz, j’ai l’occasion d’y retourner de temps en temps depuis près de deux ans. Nous y sommes d’ailleurs allés à la Saint-Valentin. Nous étions installés à l’ombre du dôme arrondi des deux fours Marra Forni contigus de La Brigade — des fours napolitains importés d’Italie qui arborent cette fameuse façade en brique rouge caractéristique, conçus pour reproduire la croûte fine et alvéolée de la pizza napolitaine traditionnelle. Grace, la propriétaire, avait posé une chandelle sur la table. L’atmosphère était exactement ce qu’elle devait être.
Certains lieux résistent au temps. La Brigade en est un. Et le Stanley Court, en face, aussi — du moins dans la Chronique noire de Maisonneuve.
Dans Harrisson, Andréanne et la partie de poker — une nouvelle de la série Jack Rebel’s Club — Scott, Harrisson et Andréanne transitent au cours de la soirée chez Classy, la boutique de tuxedos fondée à Montréal en 1919, dont la grande enseigne faisait face au Square Phillips pendant des décennies. Institution montréalaise. Fermée vers 2010 après environ 90 ans d’existence. Dans mon histoire, Classy existe toujours — comme l’Hôtel Laurentien existe toujours dans la Maisonneuve uchronique de ma série éponyme.
De là, le trio va manger une pizza. Je ne nomme pas la pizzeria dans la nouvelle — mais je fais référence à Il Focolaio, rue du Square-Phillips, réputée depuis 1984 pour ses 77 variétés de pizzas au four à bois. La capricciosa, évidemment.
Autre aparté : Il Focolaio, je connais aussi l’endroit de l’intérieur. J’y suis allé à quelques reprises avec Suz — notamment un soir d’Halloween, juste avant un Candlelight Concert. L’atmosphère du square Phillips, en face, prenait une couleur particulière. La capricciosa, évidemment.
Et dans l’histoire, à la fin de la soirée, Scott fait une pause au Jack Rebel’s Club après être passé commander une autre pizza dans une autre pizzeria — et après avoir quitté la chambre d’hôtel d’Andréanne qui prenait alors sa douche. Il s’installe au bar le temps que la pizza soit prête. La conversation avec Jack — c’est le modus operandi de cette série — donne le dernier mot de la nouvelle :
― Encore de la pizza ? s’étonne Jack.
― Qui n’aime pas la pizza ? répond Scott.
C’est ça, ma façon d’écrire. Les lieux que j’aime, que je fréquente, que j’ai explorés — parfois en me glissant dans des cours intérieures — deviennent des décors. Les institutions qui ont fermé leurs portes survivent dans mes pages. Et mes obsessions personnelles — la pizza, les bâtiments, l’histoire de la ville — donnent aux histoires une texture que l’invention pure n’aurait pas.
Ce n’est pas du folklore. C’est de l’archéologie urbaine déguisée en roman noir.
→ richardcloutierauteur.ca/chronique-noire-maisonneuve/
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